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Méditation de pleine conscience et méditation chrétienne

            Nous livrons ici quelques réflexions sur la « méditation de pleine conscience » (« mindfullness » en anglais) à partir de la lecture du livre du psychiatre Christophe André, disciple de Lucien Millet : Méditer, jour après jour. 25 leçons pour vivre en pleine conscience[1], vendu par l’éditeur comme « la référence des manuels de méditation » (sic !). Au dos de la couverture, il est question de « comprendre, d’aimer et de changer le monde » (rien de moins !), de « moyen, accessible à tous, de cultiver la sérénité et le goût du bonheur », par « la plus fascinante des méthodes de méditation, étudiée et validée par la recherche scientifique ».

            Ce livre est donc composé de 25 « leçons » se basant à chaque fois sur une lecture d’image selon une démarche a priori intéressante ; certains des tableaux choisis ayant de plus un caractère religieux. Le premier tableau commenté est ainsi l’extraordinaire Philosophe en méditation de Rembrandt qui peut permettre effectivement de nous interroger sur le sens à donner à la méditation. L’imposant escalier en colimaçon, avec son mouvement en spirale, se trouve au centre de cette composition tout en clair-obscur où l’architecture occupe une grande place, nous faisant penser à l’ « escalier secret » dont parle saint Jean de la Croix dans son poème La nuit obscure ou encore à l’ « Escalier des Sages » alchimique (cf. la femme en bas à droite s’occupant du feu dans la cheminée). Il est à noter que ce titre Philosophe en méditation n’a été donné que tardivement au tableau. Plusieurs spécialistes pensent qu’il s’agirait en fait plutôt d’une représentation de Tobie et d’Anne attendant le retour de leur fils nommé aussi Tobie ; le tableau a pu ainsi se nommer Intérieur avec Tobie et Anne, le vieillard aveugle attablé devant la fenêtre étant alors Tobie père. Le fait que le « méditatif », au regard tourné vers l’intérieur (alors même qu’un livre est ouvert sur la table !), serait ici un aveugle prend un sens particulier, à l’image par exemple du maître aveugle en contemplation mystique Jean de Saint-Samson. Enfin, il y aurait un troisième personnage (féminin), qui n’est plus visible aujourd’hui, en haut de l’escalier.

            Le côté « leçon », comme à l’école, est un peu gênant ; ce qui se retrouve aussi dans le terme d’ « instructeur de pleine conscience » (p. 252). On peut se demander à quelle autorité se réfèrent ces « instructeurs », dont certains peuvent facilement monnayer leurs services ou même se poser comme gourous autoproclamés. Pour Christophe André, qui par ailleurs a l’air d’être très agréable et sympathique, « être heureux, cela s’apprend » ; notamment dans ses livres, ses chroniques dans les média et ses conférences (si nous étions mauvaise langue…). Pour un Chrétien, le bonheur véritable n’est pas de ce monde, la Paix du Christ n’est pas celle du monde. Et ce n’est pas à la force de nos bras et au mérite de notre réflexion, de notre prise de conscience, de notre travail sur nous-mêmes, de nos efforts personnels que nous pouvons accéder à cet état bienheureux qui est un pur « don de Dieu », que nous devons recevoir humblement, et non un bonheur humain obligatoire répondant à l’ordre unique : « il faut positiver à tout prix » ! Que penser alors du Christ sur la croix ?

            Sinon, l’expression de l’auteur est simple, claire et précise mais celui-ci propose en fait à son lecteur un patchwork hétéroclite de citations et d’images qui fait que l’on ne perçoit guère d’unité et de cohérence dans son inspiration. Il nous livre donc une vision et un choix très personnels. Passer ainsi de Nietzsche à Teilhard de Chardin (pour ne citer que deux noms) peut être parfois difficile. Il est même question à un moment du « je choisis tout » de sainte Thérèse de Lisieux (p. 177) qui serait fort surprise de se retrouver ainsi au milieu des maîtres zen.

            Le côté « accessible à tous »  correspond à une fâcheuse démocratisation et laïcisation de pratiques religieuses traditionnelles souvent réservées à certains cercles monastiques et autour d’eux. Celles-ci ne sont pas forcément appropriées à tout le monde, pouvant même se montrer négatives ou contreproductives dans certains cas. Et si l’auteur reconnaît ce qu’il doit à « la méditation bouddhiste, d’où est issue la pleine conscience » (p. 162), il affirme en même temps que « la vie spirituelle peut exister en dehors de la pratique religieuse » (p. 261). C’est là que pour nous le bât blesse et que la voie proposée n’est pas sans danger spirituel.

            Pour ce qui est du bouddhisme, l’ « attention juste » ou « pleine conscience » est le cinquième des huit membres du « noble sentier octuple » ou « chemin du milieu » (correspondant aux huit rayons de la roue du Dharma), qui est lui-même la quatrième des « quatre nobles vérités ». Cela est donc à replacer dans tout un contexte. Vouloir séparer un élément de l’ensemble plus vaste, c’est comme couper une branche de l’arbre pour remplacer l’arbre, mais la branche alors est morte.

            En Occident, la pleine conscience est utilisée actuellement principalement comme une thérapie cognitive ayant pour but la réduction du stress et la prévention de rechutes dépressives. L’utilisation d’une voie religieuse ou a fortiori  initiatique comme banale psychothérapie nous semble extrêmement réducteur et fait preuve d’un manque certain de compréhension de ce dont il s’agit véritablement. L’irruption de la grâce surnaturelle sanctifiante et les épreuves à traverser pour la recevoir, la garder et la faire fructifier en nous et dans le monde n’est pas humainement une partie de plaisir et peut souvent entraîner plus des « ruptures » psycho-physiologiques (liées à un processus de transformation intérieure où craquent et se brisent les différentes « écorces » extérieures, comme est « rompu » le pain eucharistique…) et des souffrances réelles que des remèdes immédiats à nos maux et à nos angoisses de tous les jours.

            Il est quand même surprenant de voir une partie de la psychiatrie actuelle s’accaparer des méthodes spirituelles étrangères à sa profession alors même qu’elle s’est construite sur des bases d’une répression quasi inquisitoriale et d’un rationalisme étroit avec une croyance aveugle dans les progrès illimités de la science et finalement surtout le conditionnement chimique du tout médicament. L’appui plus récent des neurosciences semble être l’ultime argument pour vendre la soupe de cette nouvelle approche, puisque l’on peut désormais visualiser les différentes zones du cerveau activées. On développe même des « neurosciences contemplatives » (sic !) qui ont pour but de mettre en évidence les mécanismes neuronaux de la méditation et en fait d’ « étudier l’esprit » ! Après les molécules du bonheur, la pleine conscience nous donnerait maintenant de façon miraculeuse l’accès à une « philosophie du bonheur » assez épicurienne, ici et maintenant (différente de l’espérance chrétienne toute tournée vers la « venue du Règne de Dieu » et la félicité éternelle au Paradis) tant à la mode dans notre société qui a perdu tous repères et tout sens moral. Ce n’est qu’une adaptation française de méthodes anglo-saxonnes, qu’une technique de plus de « bien être » et de « développement personnel » comme on dit aujourd’hui. Selon l’auteur adepte de la psychologie positive et comportementaliste, de la bienveillance et de l’optimisme, c’est la conscience qui transforme ce bien-être en bonheur ; comme s'il ne suffisait pas d'être heureux mais encore de le savoir.

            Vouloir tout ramener au travail, somme toute très analytique de cette prise de conscience de soi-même (corps, émotions, pensées, etc.) et du monde qui nous entoure, est un peu confondre une étape avec le but de la route. De même, dans la perspective catholique, la méditation, notamment sur les mystères de la vie de Jésus et de sa Mère comme cela est par exemple proposé dans la récitation du rosaire, occupe une place importante dans la dévotion religieuse. On peut encore citer les célèbres Exercices spirituels de saint Ignace de Loyola. Mais elle peut, parfois et chez certains, laisser place à une forme plus éminente et épurée, celle de la contemplation mystique. Christophe André se déclare croyant, chrétien (pour la prière) inspiré par le bouddhisme (pour la méditation), dans un curieux syncrétisme alors qu’il existe une authentique méditation chrétienne, notamment dans le silence des abbayes.

            Tout cela est finalement rester plus qu’il est dit dans le cerveau humain, dont on ne fait qu’explorer les moindres recoins, plutôt que descendre dans le cœur qui est le lieu central et secret de la déification et le temple intérieur de la dévotion et de l’adoration « en esprit et en vérité ». Tout cela est finalement rester au niveau de l’individualité plutôt qu’accéder à un authentique échange de personne à personne. L’auteur dit ainsi que « la pleine conscience est comme une expansion de soi » (p. 282) au lieu d’un effacement voire d’un anéantissement total de soi-même face au mystère divin. Vouloir absolument rester au niveau de la méditation, fusse-t-elle de pleine conscience, est quelque part s’enfermer dans une dimension positive, sensitive et réflexive d’un retour permanent sur soi. Dans le « je prends conscience », reste toujours le « je » et l’accent mis sur l’existence (« j’existe en pleine conscience ») ; comme un surprenant avatar moderne du « je pense donc je suis » cartésien. L’affirmation chrétienne du néant de la créature face au « Je suis qui je suis » et du renoncement fondamental à tout amour-propre ne rejoint pas forcément cette obsession de vivre et d’exister heureux, avec une puissante estime de soi. On en reste donc à vouloir soigner les problèmes d’égo que l’on appelle les « pathologies du moi ».

            La « pleine conscience » telle qu’elle est ici définie est en fait une « philosophie de l’instant présent » qui ne tient pas vraiment compte de la vie spirituelle selon les trois vertus théologales de foi, d’espérance et de charité exigeant une purification du cœur, des sens, des passions de l’âme et des constructions du mental. Le rude combat spirituel chrétien contre la chair, le monde et le Diable, même s’il ne repose heureusement pas sur nos seules forces humaines, n’a rien à voir avec cette méditation quelque peu new age, assez tiède, simplifiée et aseptisée.

            On peut certes trouver très positif et vraiment enrichissant de rappeler aujourd’hui l’importance de l’intériorité, les limites de la réflexion et du mental, celles de l’action et de l’agitation, la supériorité de l’expérience sur le simple savoir, la nécessité donc de « lâcher prise », de se poser et de se (re)trouver dans le calme, le silence et l’écoute attentive, de « prendre contact avec l’expérience » ou de « travailler l’attention pour préserver la conscience ». Mais la « fascination » actuelle et l’extrême médiatisation de cette méthode de méditation sont aussi révélatrices de la société dans laquelle nous vivons, individualiste et utilitariste, dépressive et anxiogène. Après la table rase du matérialisme, nous constatons maintenant un retour en force d’un pseudo spiritualisme, aux contours vagues et flous et s’accommodant volontiers aux « valeurs » de la société et aux attentes de nos contemporains. Méditer à la nouvelle sauce leur permettrait donc désormais d’aller mieux dans leur tête et dans leur corps, de mieux réussir à l’école, dans leur entreprise, dans leur couple, dans leur famille ou avec leurs amis, que sais-je encore. C’est là une certaine instrumentalisation et vaine illusion.  

            Plutôt que de perdre trop son temps avec ces nouveaux maîtres à penser et marchands de bonheur as du marketing qui remplissent abondamment l’espace médiatique (par ailleurs aujourd’hui de plus en plus envahissant) alors même que nos églises se vident et que la plupart des fidèles ne connaissent plus les trésors de leur propre tradition, il nous faut mieux, nous autres Chrétiens, nous mettre à l’école des saints et en premier lieu de la sainte Vierge Marie. Et pour ceux qui veulent approfondir ces questions essentielles, nous pouvons par exemple proposer l’approche de l’ « oraison silencieuse » telle qu’elle est pratiquée au sein du Carmel ou la lecture des trois principaux ouvrages du P. Ambroise de Lombez, Capucin du 18e siècle, consacrés à la découverte au plus profond de nous de la Paix et de la Joie intérieures.

 

[1] Nouvelle édition revue et augmentée, Paris, L’Iconoclaste, 2015. Cf. son site internet : christopheandre.com. Les journalistes ont pu le nommer « porte-parole, spécialiste, expert ou pape du bonheur », « docteur bonheur », « professeur de bonheur », « pédagogue du positif », « messie malgré lui », « prophète de la sagesse », « médecin des âmes », etc.

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