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Oraison cordiale

  • Gravures d'après les tableaux de mission de Vincent Huby (début 18e s.)

     

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    “L'état d'un homme qui, s'étant purgé de ses péchés, s'adonne à la pratique des vertus et à l'amour de Dieu,” Collections numérisées – Diocèse de Quimper et Léon, consulté le 24 avril 2018, http://diocese-quimper.fr/bibliotheque/items/show/12230.

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    “L'état du cœur d'un homme qui persévère dans la fuitte du mal et la pratique du bien,” Collections numérisées – Diocèse de Quimper et Léon, consulté le 24 avril 2018, http://diocese-quimper.fr/bibliotheque/items/show/12235.

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    “L'état d'un homme qui fait pénitence et qui en pratique les œuvres qui sont les prières, les jeûnes et les aumosnes,” Collections numérisées – Diocèse de Quimper et Léon, consulté le 24 avril 2018, http://diocese-quimper.fr/bibliotheque/items/show/12229.
     

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    “L'état d'un homme vivement pénétré du regret de ses péchés et de douleur d'avoir offencé Dieu,” Collections numérisées – Diocèse de Quimper et Léon, consulté le 24 avril 2018, http://diocese-quimper.fr/bibliotheque/items/show/12228.

     

     

  • "En tuant le silence, l'homme assassine Dieu" (cardinal Sarah)

               L’ouvrage La force du silence. Contre la dictature du bruit[1] est composé principalement de méditations sur le silence spirituel qui apparaissent comme un cri d’amour pour la vie contemplative et la tradition ecclésiale et un cri de guerre contre le monde moderne qui cherche par tous les moyens à faire taire et disparaître ce « lieu sacré » de rencontre avec Dieu, ce silence expérimenté comme « présence réelle » et non comme absence. Ce livre, qui sonne le signal d’alarme face au vide existentiel de nos vies et de nos sociétés, est construit autour d’un dialogue, qui peut paraître souvent factice, avec l’écrivain Nicolas Diat et, à la fin, avec aussi le prieur de la Grande Chartreuse, dom Dysmas de Lassus. Quelques redites apparaissent aussi parfois au cours de la lecture, mais cela n’est pas bien grave.

             C’est le silence même de l’Esprit Saint - à la fois feu, source et souffle - que trouve le prophète Élie à la sortie de la caverne de son cœur, sur le « haut refuge » de la montagne sacrée de l’Horeb : kol demamah dakka (le son d’un silence subtil). Il faut donc savoir se taire pour écouter Dieu de nouveau. L’auteur écrit ainsi contre le bruit incessant qui empêche le recueillement intérieur :

                « Le bruit est un viol de l’âme, le bruit est la ruine « silencieuse » de l’intériorité. L’homme a toujours tendance à rester à l’extérieur de lui-même. Mais il faut sans cesse revenir vers la citadelle intérieure.

               Ce bruit, nous le découvrons de manière douloureuse lorsque nous choisissons de nous arrêter pour entrer en prière. Souvent, un grand brouhaha colonise notre temple intérieur. Le monde moderne a multiplié les bruits les plus toxiques qui sont autant d’ennemis virulents contre la paix du cœur. » (p. 129).

               On sent de la part de l’auteur une volonté de partager sa propre expérience intime mais aussi de s’enraciner dans la tradition et de conforter son vécu par le témoignage d’autres auteurs spirituels ; ce qui se manifeste par de très (trop ?) nombreuses citations judicieusement choisies. Cela correspond aussi peut-être de sa part à une volonté pédagogique. En tout cas, le cardinal parle clairement et simplement, avec autorité et avec la force de l’évidence plus que par des raisonnements savants et des grandes démonstrations philosophiques ou théologiques.

               Il est intéressant de voir un personnage important de l’Église revenir à la source de la vie évangélique en recherchant le silence des murs monastiques. Il donne ainsi une grande place au désert silencieux des Chartreux (« Cartusia nunquam reformata quia nunquam deformata »), mais fait souvent allusion aussi à l’oraison silencieuse du Carmel. Dans son Cantique spirituel, saint Jean de la Croix parle ainsi de « musique de silence » (« música callada »)  qu’entend l’âme unie à Dieu. On sait de même l’importance pour les moines du « grand silence » de la nuit.

                On trouve ainsi une forte et courageuse critique du monde actuel « à l’activisme effréné » (p. 237), il faut le reconnaître assez inhabituelle de la part d’un prélat romain, mais aussi de l’Église catholique qui est malheureusement souvent tentée de vouloir suivre la marche du monde vers l’abîme.

                Pour ce qui est du triste état dans lequel se trouve la société, nous nous permettons de recopier ces longs passages d’une grande lucidité donnant l’ « état des lieux » :

                « Notre monde n’entend plus Dieu car il parle continuellement, à un rythme et à un débit foudroyants, pour ne rien dire. La civilisation moderne ne sait pas se taire. Elle soliloque encore et toujours. La société postmoderne refuse le passé et regarde le présent comme un vil objet de consommation ; elle envisage l’avenir à travers les rayons d’un progrès presque obsessionnel. Son rêve, devenu une triste réalité, aura consisté à enfermer le silence dans un cachot humide et obscur. Il y a désormais une dictature de la parole, une dictature de l’emphase verbale. Dans ce théâtre d’ombres, il ne reste qu’une blessure purulente de mots mécaniques, sans relief, sans vérité et sans fondement. Bien souvent, la vérité n’est plus qu’une pure et fallacieuse création médiatique corroborée par des images et des témoignages fabriqués.

                Dès lors, la parole de Dieu s’efface, inaccessible et inaudible. La postmodernité est une offense et une agression permanentes contre le silence divin. Du matin au soir, du soir au matin, le silence n’a plus aucun droit ; le bruit veut empêcher Dieu lui-même de parler. Dans cet enfer du bruit, l’homme se désagrège et se perd ; il est morcelé en autant d’inquiétudes, de fantasmes et de peurs. Pour sortir de ces tunnels dépressifs, il attend désespérément le bruit afin que ce dernier lui apporte quelques consolations. Le bruit est un anxiolytique trompeur, addictif et mensonger. […] » (p. 86-87) ;

                « L’existence moderne est une vie arc-boutée, entièrement construite sur le bruit, l’artifice et le refus tragique de Dieu. De révolutions en conquêtes, d’idéologies en combats politiques, de volonté effrénée d’égalité en culte obsessionnel du progrès, le silence est impossible. Pire, les sociétés transparentes vouent une haine implacable au silence conçu comme une défaite abjecte et rétrograde » (p. 268).

                Mais là où l’auteur se montre le plus virulent et le plus courageux dans son constat accablant, au risque certainement de se mettre dans une situation fort délicate et même de se faire recadrer par sa hiérarchie, est lorsqu’il critique l’état fort détérioré de la liturgie dans nos églises, d’ailleurs de plus en plus dépeuplées ; ceci expliquant certainement en partie cela. Il appelle ainsi de ses vœux à une « resacralisation » de la liturgie catholique qui est malade ; avec notamment la nécessité que le prêtre et les fidèles soient, pendant la messe ou du moins sa partie centrale, « tournés vers le Seigneur », vers l’Orient spirituel (messe ad orientem). Le cardinal Sarah, dans sa charité fraternelle, a des mots très durs pour certains de ses confrères qui ne montrent plus le bon exemple et entraînent le troupeau des fidèles dans de graves errements. Il évoque ainsi « le sacrilège et la profanation du corps du Christ dans ces gigantesques et ridicules autocélébrations » (p. 165) de la part de certains prêtres qui, ayant perdu le sens du sacré et du surnaturel, semblent se borner à un rôle de simples animateurs dans une dimension uniquement horizontale, humaine et autocentrée :

                « Observez le triste spectacle de certaines célébrations eucharistiques… Pourquoi tant de légèreté et de mondanité au moment du Saint Sacrifice ? Pourquoi tant de profanation et de superficialité devant l’extraordinaire grâce sacerdotale qui nous rend capables de faire surgir le corps et le sang du Christ en substance par l’invocation de l’Esprit ? […] des prêtres et des évêques qui se présentent en animateurs de spectacles et s’érigent en protagonistes principaux de l’Eucharistie. » (p. 191) ;

                « Or, les célébrations deviennent fatigantes car elles se déploient dans un bavardage bruyant. La liturgie est malade. Le symptôme le plus frappant de cette maladie est peut-être l’omniprésence du micro. Il est devenu si indispensable qu’on se demande comment les prêtres ont pu célébrer avant son invention… » (p. 201). 

                Si l’Église catholique peut ainsi perdre son âme dans un bavardage mondain et une agitation bruyante, nous ajouterions qu’elle s’est souvent compromise aussi dans de lourds silences coupables et des passivités injustifiables, objets de scandale pour les Chrétiens et pour le monde ; cette curieuse forme d’omerta, parfois même maffieuse, apparaissant comme une parodie du vrai silence spirituel dont il est question ici.

                Le cardinal Sarah nous semble tout à fait juste dans sa critique positive et sa dénonciation des abus, des dévoiements et des décadences pouvant être présents dans l’Église catholique fortement tentée par « une forme de logorrhée idéologique » (p. 263), mais il faudrait peut-être plus de clarté et de précision dans les propositions de solutions à apporter pour renverser la vapeur, revenir à une juste appréciation des choses. Si l’auteur semble pleinement assumer l’héritage de Vatican II, qui aurait été alors mal compris et appliqué (cf. p. 201, 239)[2], il en appelle pas moins à une réforme de la réforme quand-même[3] :

                « Mais voici mon espérance : si Dieu le veut, quand Il le voudra et comme Il le voudra, en liturgie, la réforme de la réforme se fera. Malgré les grincements de dents, elle adviendra, car il en va de l’avenir de l’Église. Abîmer la liturgie, c’est abîmer notre rapport à Dieu et l’expression concrète de notre foi chrétienne » (p. 206-207) ;

                « Une Église bruyante deviendrait vaine, infidèle et dangereuse » (p. 372).

                On notera ici, dans le premier passage cité, l’emploi du futur comme si le pontificat du pape François, apparemment surtout très engagé dans les affaires de ce bas monde, ne semble pas mettre en œuvre cette réforme attendue, alors même que

                « L’Église connaît aujourd’hui des épreuves extérieures et intérieures sans commune mesure. Il y a comme un tremblement de terre qui cherche à démolir ses fondements doctrinaux et son enseignement moral pluriséculaire. […] L’Église est violemment secouée par une apostasie générale dans les pays d’ancienne chrétienté. Elle souffre de l’infidélité des traîtres qui l’abandonnent et la prostituent. » (p. 346).

                Ces derniers mots sont très durs… Face à ces « traîtres », ces dangereux loups déguisés en agneaux, il est temps de « chasser les marchands du Temple » et l’ « abomination de la désolation » installée au sein même du sanctuaire. « Priez pour moi, afin que je ne me dérobe pas, par peur, devant les loups »[4], avait mystérieusement demandé, lors de son élection en 2005, Benoît XVI - lui-même très sensible aux questions relatives à la liturgie[5] - qui préface l’ouvrage et que cite à plusieurs reprises l’auteur. Nous nous permettons de conclure cette recension par un proverbe breton : « Sant Mikêl vraz a oar an tu d’ampich ioual ar bleizi-du » (« Le grand saint Michel sait la manière d’empêcher les loups noirs de hurler »).

     

    [1] Cardinal Robert Sarah (avec la collaboration de Nicolas Diat), La force du silence. Contre la dictature du bruit (Paris, Librairie Arthème Fayard/Pluriel, 2017 ; 1ère édition en 2016).

    [2] Il s’agirait alors de rendre la messe plus fidèle au souhait des Pères du Concile Vatican II qui par exemple, selon le cardinal Sarah, « n’a jamais demandé de célébrer face au peuple » (cf. sa tribune publiée dans L’Osservatore Romano en juin 2015). La célébration face au peuple est donc devenue une possibilité, pas une obligation. Cf. cardinal Sarah, « L’action silencieuse du cœur. Pour une juste interprétation de la volonté conciliaire », dans L’Homme Nouveau, n° 1594 du 4 juillet 2015 ; « Comment remettre Dieu au cœur de la liturgie », article paru dans Famille Chrétienne, n° 2002 du 23 mai 2016.

    [3] Au lendemain de la publication des considérations du cardinal Sarah sur le rituel de la messe, prononcées en ouverture du congrès international Sacra Liturgia qui s’est tenu du 5 au 8 juillet 2016 à Londres, le Saint-Siège a décidé de réagir pour faire taire les rumeurs de « nouvelles directives liturgiques » en préparation et qui pourraient entrer en vigueur dès la période de l’Avent : « Pas de nouvelles directives liturgiques prévues, ni changements au Missel romain […]. Certaines expressions du cardinal ont été mal interprétées, comme si elles annonçaient de nouvelles indications différentes de celles données jusqu’à présent dans les normes liturgiques et dans la parole du pape sur la célébration face au peuple et sur le rite ordinaire de la messe », assure le père Lombardi dans un communiqué paru le 11 juillet. Si le cardinal Sarah affirmait avoir reçu du pape François en personne la mission de préparer une « réforme de la réforme », le père Lombardi déclare qu’il est « préférable de ne pas utiliser » cette expression qui peut se révéler « souvent source d’équivoque ». Donc pas de « réforme de la réforme à l’ordre du jour en matière de liturgie », a insisté le Saint-Siège, tout en reconnaissant que « le cardinal Sarah s’est toujours préoccupé à juste titre que la messe soit célébrée avec dignité ». « On ne peut revenir en arrière, nous devons toujours aller de l’avant, toujours en avant, et celui qui revient en arrière se trompe ». C’est ce qu’a soutenu le pape François, dans la soirée du 7 mars 2015, à la sortie de la messe commémorative qu’il présidait 50 ans après la première messe en langue vernaculaire célébrée par Paul VI (1963-1978), à l’église romaine de « Tous les Saints ». On voit ici « progressisme » et « conservatisme » quelque peu se heurter.

    [4] C’est ce terme qu’a choisi aussi le journaliste Marco Politi dans son François parmi les loups (Points, 2016).

    [5] Lire ainsi de Joseph Ratzinger : Un chant nouveau pour le Seigneur. La foi dans le Christ et la liturgie aujourd’hui (Paris, Desclée-Mame, 2005).

     

    Article dans Famille Chrétienne

    Article dans L'Homme Nouveau

    Article dans Tu es Petrus

  • La prière de simple regard

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                On ne peut que recommander la lecture de ce court mais riche recueil que nous donne Bertrand Gamelin, o.s.b., aux Éditions de Solesmes[1]. Le sujet en est la « prière de simple regard ». Voici la présentation qui en est faite en quatrième de couverture, rappelant les trésors de la « prière du cœur », chère à Dom Guéranger, dans l’Occident catholique :

                « Ce livre nous rappelle que la prière n’est pas seulement paroles et sentiments, mais qu’elle renferme une dimension plus profonde, plus paisible et silencieuse. Ce n’est pas uniquement en Extrême-Orient que nous trouverons cet aspect, mais aussi dans le christianisme ! On a pu l’oublier parfois, soit à cause d’un excès d’intellectualisation - alors que la prière doit être « savoureuse » -, soit à cause d’un excès de sentimentalisme, risque toujours présent. L’homme est avide d’un vrai silence, le silence face à Dieu.

                C’est de ce silence dont nous parlent les textes présentés ici. Ils ont été choisis par un moine de Solesmes. Ils vont du 16e au 19e siècle. Pourquoi ? Quand on parle de silence intérieur, de contemplation, de prière de simple regard, on pense beaucoup actuellement aux Pères, à l’hésychasme, à la mystique rhénane, à l’école Carmélitaine. Mais la tradition de la prière de simple regard ne s’est jamais perdue dans l’Église. Ce petit livre veut en témoigner. »

                Les auteurs spirituels retenus, allant du 16e au 19e siècles, sont tout à fait pertinents dans leur approche de ce mystère vivant de l’oraison contemplative toute tournée vers Dieu seul, comme une connaissance amoureuse, un humble retour à l’essentiel, un pèlerinage mystique vers le centre, dans le recueillement dépouillé, confiant, paisible et silencieux et la recherche, dans la nuit obscure et le désert aride, de la vision bienheureuse, source d’eaux vives, de la Face lumineuse du Dieu Vivant. Et ce « simple regard » (comme le dit le titre Jésus, simples regards sur le Sauveur du P. Lev Gillet, qui signait « un moine de l’Église d’Orient ») unifié de l’ « œil du cœur »  est possible parce que nous nous savons et sentons regardés et aimés auparavant du Ciel.

                Vu le sujet du recueil, d’autres auteurs auraient pu être aussi retenus, même s’il faut évidemment faire un choix subjectif. On trouve ainsi chez l’Abbé d’Étival (en Lorraine) Épiphane Louys la mise en avant de l’exercice du « simple regard de la Majesté de Dieu en nudité de foi »[2], de même que chez son disciple le P. Michel La Ronde[3], Prémontré lui aussi. Suspecté semble-t-il à tort de quiétisme (lire à ce propos sa dix-huitième conférence où il parle de l’oisiveté condamnable des faux mystiques), Épiphane fait souvent référence à Bernières, à Malaval, à saint François de Sales ou à Jean de Saint-Samson et aux deux réformateurs du Carmel. On retrouve aussi cette « oraison de simple regard » chez le Bénédictin Dom Claude Martin, le fils de sainte Marie de l’Incarnation.

     

    [1] La prière de simple regard. Petite anthologie, 2005. Un autre ouvrage, du même auteur aux mêmes éditions, vient le compléter : Mystiques de l’Angleterre médiévale. Anthologie, 2010.

    [2] Lire ses Conférences mystiques sur le Recueillement de l’âme pour arriver à la Contemplation du simple regard de Dieu par les lumières de la Foi (Paris, Chez Christophe Rémy, 1676), prêchées et rédigées pour les Bénédictines du Saint-Sacrement de Catherine de Bar/Mectilde du Saint-Sacrement dont il était proche.

    [3] Lire sa Pratique de l’Oraison de Foi, ou de la Contemplation divine par une simple vue intellectuelle. […] (Paris, Chez Christophe Rémy, 1684).