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Oraison cordiale

  • "En tuant le silence, l'homme assassine Dieu" (cardinal Sarah)

               L’ouvrage La force du silence. Contre la dictature du bruit[1] est composé principalement de méditations sur le silence spirituel qui apparaissent comme un cri d’amour pour la vie contemplative et la tradition ecclésiale et un cri de guerre contre le monde moderne qui cherche par tous les moyens à faire taire et disparaître ce « lieu sacré » de rencontre avec Dieu, ce silence expérimenté comme « présence réelle » et non comme absence. Ce livre, qui sonne le signal d’alarme face au vide existentiel de nos vies et de nos sociétés, est construit autour d’un dialogue, qui peut paraître souvent factice, avec l’écrivain Nicolas Diat et, à la fin, avec aussi le prieur de la Grande Chartreuse, dom Dysmas de Lassus. Quelques redites apparaissent aussi parfois au cours de la lecture, mais cela n’est pas bien grave.

             C’est le silence même de l’Esprit Saint - à la fois feu, source et souffle - que trouve le prophète Élie à la sortie de la caverne de son cœur, sur le « haut refuge » de la montagne sacrée de l’Horeb : kol demamah dakka (le son d’un silence subtil). Il faut donc savoir se taire pour écouter Dieu de nouveau. L’auteur écrit ainsi contre le bruit incessant qui empêche le recueillement intérieur :

                « Le bruit est un viol de l’âme, le bruit est la ruine « silencieuse » de l’intériorité. L’homme a toujours tendance à rester à l’extérieur de lui-même. Mais il faut sans cesse revenir vers la citadelle intérieure.

               Ce bruit, nous le découvrons de manière douloureuse lorsque nous choisissons de nous arrêter pour entrer en prière. Souvent, un grand brouhaha colonise notre temple intérieur. Le monde moderne a multiplié les bruits les plus toxiques qui sont autant d’ennemis virulents contre la paix du cœur. » (p. 129).

               On sent de la part de l’auteur une volonté de partager sa propre expérience intime mais aussi de s’enraciner dans la tradition et de conforter son vécu par le témoignage d’autres auteurs spirituels ; ce qui se manifeste par de très (trop ?) nombreuses citations judicieusement choisies. Cela correspond aussi peut-être de sa part à une volonté pédagogique. En tout cas, le cardinal parle clairement et simplement, avec autorité et avec la force de l’évidence plus que par des raisonnements savants et des grandes démonstrations philosophiques ou théologiques.

               Il est intéressant de voir un personnage important de l’Église revenir à la source de la vie évangélique en recherchant le silence des murs monastiques. Il donne ainsi une grande place au désert silencieux des Chartreux (« Cartusia nunquam reformata quia nunquam deformata »), mais fait souvent allusion aussi à l’oraison silencieuse du Carmel. Dans son Cantique spirituel, saint Jean de la Croix parle ainsi de « musique de silence » (« música callada »)  qu’entend l’âme unie à Dieu. On sait de même l’importance pour les moines du « grand silence » de la nuit.

                On trouve ainsi une forte et courageuse critique du monde actuel « à l’activisme effréné » (p. 237), il faut le reconnaître assez inhabituelle de la part d’un prélat romain, mais aussi de l’Église catholique qui est malheureusement souvent tentée de vouloir suivre la marche du monde vers l’abîme.

                Pour ce qui est du triste état dans lequel se trouve la société, nous nous permettons de recopier ces longs passages d’une grande lucidité donnant l’ « état des lieux » :

                « Notre monde n’entend plus Dieu car il parle continuellement, à un rythme et à un débit foudroyants, pour ne rien dire. La civilisation moderne ne sait pas se taire. Elle soliloque encore et toujours. La société postmoderne refuse le passé et regarde le présent comme un vil objet de consommation ; elle envisage l’avenir à travers les rayons d’un progrès presque obsessionnel. Son rêve, devenu une triste réalité, aura consisté à enfermer le silence dans un cachot humide et obscur. Il y a désormais une dictature de la parole, une dictature de l’emphase verbale. Dans ce théâtre d’ombres, il ne reste qu’une blessure purulente de mots mécaniques, sans relief, sans vérité et sans fondement. Bien souvent, la vérité n’est plus qu’une pure et fallacieuse création médiatique corroborée par des images et des témoignages fabriqués.

                Dès lors, la parole de Dieu s’efface, inaccessible et inaudible. La postmodernité est une offense et une agression permanentes contre le silence divin. Du matin au soir, du soir au matin, le silence n’a plus aucun droit ; le bruit veut empêcher Dieu lui-même de parler. Dans cet enfer du bruit, l’homme se désagrège et se perd ; il est morcelé en autant d’inquiétudes, de fantasmes et de peurs. Pour sortir de ces tunnels dépressifs, il attend désespérément le bruit afin que ce dernier lui apporte quelques consolations. Le bruit est un anxiolytique trompeur, addictif et mensonger. […] » (p. 86-87) ;

                « L’existence moderne est une vie arc-boutée, entièrement construite sur le bruit, l’artifice et le refus tragique de Dieu. De révolutions en conquêtes, d’idéologies en combats politiques, de volonté effrénée d’égalité en culte obsessionnel du progrès, le silence est impossible. Pire, les sociétés transparentes vouent une haine implacable au silence conçu comme une défaite abjecte et rétrograde » (p. 268).

                Mais là où l’auteur se montre le plus virulent et le plus courageux dans son constat accablant, au risque certainement de se mettre dans une situation fort délicate et même de se faire recadrer par sa hiérarchie, est lorsqu’il critique l’état fort détérioré de la liturgie dans nos églises, d’ailleurs de plus en plus dépeuplées ; ceci expliquant certainement en partie cela. Il appelle ainsi de ses vœux à une « resacralisation » de la liturgie catholique qui est malade ; avec notamment la nécessité que le prêtre et les fidèles soient, pendant la messe ou du moins sa partie centrale, « tournés vers le Seigneur », vers l’Orient spirituel (messe ad orientem). Le cardinal Sarah, dans sa charité fraternelle, a des mots très durs pour certains de ses confrères qui ne montrent plus le bon exemple et entraînent le troupeau des fidèles dans de graves errements. Il évoque ainsi « le sacrilège et la profanation du corps du Christ dans ces gigantesques et ridicules autocélébrations » (p. 165) de la part de certains prêtres qui, ayant perdu le sens du sacré et du surnaturel, semblent se borner à un rôle de simples animateurs dans une dimension uniquement horizontale, humaine et autocentrée :

                « Observez le triste spectacle de certaines célébrations eucharistiques… Pourquoi tant de légèreté et de mondanité au moment du Saint Sacrifice ? Pourquoi tant de profanation et de superficialité devant l’extraordinaire grâce sacerdotale qui nous rend capables de faire surgir le corps et le sang du Christ en substance par l’invocation de l’Esprit ? […] des prêtres et des évêques qui se présentent en animateurs de spectacles et s’érigent en protagonistes principaux de l’Eucharistie. » (p. 191) ;

                « Or, les célébrations deviennent fatigantes car elles se déploient dans un bavardage bruyant. La liturgie est malade. Le symptôme le plus frappant de cette maladie est peut-être l’omniprésence du micro. Il est devenu si indispensable qu’on se demande comment les prêtres ont pu célébrer avant son invention… » (p. 201). 

                Si l’Église catholique peut ainsi perdre son âme dans un bavardage mondain et une agitation bruyante, nous ajouterions qu’elle s’est souvent compromise aussi dans de lourds silences coupables et des passivités injustifiables, objets de scandale pour les Chrétiens et pour le monde ; cette curieuse forme d’omerta, parfois même maffieuse, apparaissant comme une parodie du vrai silence spirituel dont il est question ici.

                Le cardinal Sarah nous semble tout à fait juste dans sa critique positive et sa dénonciation des abus, des dévoiements et des décadences pouvant être présents dans l’Église catholique fortement tentée par « une forme de logorrhée idéologique » (p. 263), mais il faudrait peut-être plus de clarté et de précision dans les propositions de solutions à apporter pour renverser la vapeur, revenir à une juste appréciation des choses. Si l’auteur semble pleinement assumer l’héritage de Vatican II, qui aurait été alors mal compris et appliqué (cf. p. 201, 239)[2], il en appelle pas moins à une réforme de la réforme quand-même[3] :

                « Mais voici mon espérance : si Dieu le veut, quand Il le voudra et comme Il le voudra, en liturgie, la réforme de la réforme se fera. Malgré les grincements de dents, elle adviendra, car il en va de l’avenir de l’Église. Abîmer la liturgie, c’est abîmer notre rapport à Dieu et l’expression concrète de notre foi chrétienne » (p. 206-207) ;

                « Une Église bruyante deviendrait vaine, infidèle et dangereuse » (p. 372).

                On notera ici, dans le premier passage cité, l’emploi du futur comme si le pontificat du pape François, apparemment surtout très engagé dans les affaires de ce bas monde, ne semble pas mettre en œuvre cette réforme attendue, alors même que

                « L’Église connaît aujourd’hui des épreuves extérieures et intérieures sans commune mesure. Il y a comme un tremblement de terre qui cherche à démolir ses fondements doctrinaux et son enseignement moral pluriséculaire. […] L’Église est violemment secouée par une apostasie générale dans les pays d’ancienne chrétienté. Elle souffre de l’infidélité des traîtres qui l’abandonnent et la prostituent. » (p. 346).

                Ces derniers mots sont très durs… Face à ces « traîtres », ces dangereux loups déguisés en agneaux, il est temps de « chasser les marchands du Temple » et l’ « abomination de la désolation » installée au sein même du sanctuaire. « Priez pour moi, afin que je ne me dérobe pas, par peur, devant les loups »[4], avait mystérieusement demandé, lors de son élection en 2005, Benoît XVI - lui-même très sensible aux questions relatives à la liturgie[5] - qui préface l’ouvrage et que cite à plusieurs reprises l’auteur. Nous nous permettons de conclure cette recension par un proverbe breton : « Sant Mikêl vraz a oar an tu d’ampich ioual ar bleizi-du » (« Le grand saint Michel sait la manière d’empêcher les loups noirs de hurler »).

     

    [1] Cardinal Robert Sarah (avec la collaboration de Nicolas Diat), La force du silence. Contre la dictature du bruit (Paris, Librairie Arthème Fayard/Pluriel, 2017 ; 1ère édition en 2016).

    [2] Il s’agirait alors de rendre la messe plus fidèle au souhait des Pères du Concile Vatican II qui par exemple, selon le cardinal Sarah, « n’a jamais demandé de célébrer face au peuple » (cf. sa tribune publiée dans L’Osservatore Romano en juin 2015). La célébration face au peuple est donc devenue une possibilité, pas une obligation. Cf. cardinal Sarah, « L’action silencieuse du cœur. Pour une juste interprétation de la volonté conciliaire », dans L’Homme Nouveau, n° 1594 du 4 juillet 2015 ; « Comment remettre Dieu au cœur de la liturgie », article paru dans Famille Chrétienne, n° 2002 du 23 mai 2016.

    [3] Au lendemain de la publication des considérations du cardinal Sarah sur le rituel de la messe, prononcées en ouverture du congrès international Sacra Liturgia qui s’est tenu du 5 au 8 juillet 2016 à Londres, le Saint-Siège a décidé de réagir pour faire taire les rumeurs de « nouvelles directives liturgiques » en préparation et qui pourraient entrer en vigueur dès la période de l’Avent : « Pas de nouvelles directives liturgiques prévues, ni changements au Missel romain […]. Certaines expressions du cardinal ont été mal interprétées, comme si elles annonçaient de nouvelles indications différentes de celles données jusqu’à présent dans les normes liturgiques et dans la parole du pape sur la célébration face au peuple et sur le rite ordinaire de la messe », assure le père Lombardi dans un communiqué paru le 11 juillet. Si le cardinal Sarah affirmait avoir reçu du pape François en personne la mission de préparer une « réforme de la réforme », le père Lombardi déclare qu’il est « préférable de ne pas utiliser » cette expression qui peut se révéler « souvent source d’équivoque ». Donc pas de « réforme de la réforme à l’ordre du jour en matière de liturgie », a insisté le Saint-Siège, tout en reconnaissant que « le cardinal Sarah s’est toujours préoccupé à juste titre que la messe soit célébrée avec dignité ». « On ne peut revenir en arrière, nous devons toujours aller de l’avant, toujours en avant, et celui qui revient en arrière se trompe ». C’est ce qu’a soutenu le pape François, dans la soirée du 7 mars 2015, à la sortie de la messe commémorative qu’il présidait 50 ans après la première messe en langue vernaculaire célébrée par Paul VI (1963-1978), à l’église romaine de « Tous les Saints ». On voit ici « progressisme » et « conservatisme » quelque peu se heurter.

    [4] C’est ce terme qu’a choisi aussi le journaliste Marco Politi dans son François parmi les loups (Points, 2016).

    [5] Lire ainsi de Joseph Ratzinger : Un chant nouveau pour le Seigneur. La foi dans le Christ et la liturgie aujourd’hui (Paris, Desclée-Mame, 2005).

     

    Article dans Famille Chrétienne

    Article dans L'Homme Nouveau

    Article dans Tu es Petrus

  • La prière de simple regard

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                On ne peut que recommander la lecture de ce court mais riche recueil que nous donne Bertrand Gamelin, o.s.b., aux Éditions de Solesmes[1]. Le sujet en est la « prière de simple regard ». Voici la présentation qui en est faite en quatrième de couverture, rappelant les trésors de la « prière du cœur », chère à Dom Guéranger, dans l’Occident catholique :

                « Ce livre nous rappelle que la prière n’est pas seulement paroles et sentiments, mais qu’elle renferme une dimension plus profonde, plus paisible et silencieuse. Ce n’est pas uniquement en Extrême-Orient que nous trouverons cet aspect, mais aussi dans le christianisme ! On a pu l’oublier parfois, soit à cause d’un excès d’intellectualisation - alors que la prière doit être « savoureuse » -, soit à cause d’un excès de sentimentalisme, risque toujours présent. L’homme est avide d’un vrai silence, le silence face à Dieu.

                C’est de ce silence dont nous parlent les textes présentés ici. Ils ont été choisis par un moine de Solesmes. Ils vont du 16e au 19e siècle. Pourquoi ? Quand on parle de silence intérieur, de contemplation, de prière de simple regard, on pense beaucoup actuellement aux Pères, à l’hésychasme, à la mystique rhénane, à l’école Carmélitaine. Mais la tradition de la prière de simple regard ne s’est jamais perdue dans l’Église. Ce petit livre veut en témoigner. »

                Les auteurs spirituels retenus, allant du 16e au 19e siècles, sont tout à fait pertinents dans leur approche de ce mystère vivant de l’oraison contemplative toute tournée vers Dieu seul, comme une connaissance amoureuse, un humble retour à l’essentiel, un pèlerinage mystique vers le centre, dans le recueillement dépouillé, confiant, paisible et silencieux et la recherche, dans la nuit obscure et le désert aride, de la vision bienheureuse, source d’eaux vives, de la Face lumineuse du Dieu Vivant. Et ce « simple regard » (comme le dit le titre Jésus, simples regards sur le Sauveur du P. Lev Gillet, qui signait « un moine de l’Église d’Orient ») unifié de l’ « œil du cœur »  est possible parce que nous nous savons et sentons regardés et aimés auparavant du Ciel.

                Vu le sujet du recueil, d’autres auteurs auraient pu être aussi retenus, même s’il faut évidemment faire un choix subjectif. On trouve ainsi chez l’Abbé d’Étival (en Lorraine) Épiphane Louys la mise en avant de l’exercice du « simple regard de la Majesté de Dieu en nudité de foi »[2], de même que chez son disciple le P. Michel La Ronde[3], Prémontré lui aussi. Suspecté semble-t-il à tort de quiétisme (lire à ce propos sa dix-huitième conférence où il parle de l’oisiveté condamnable des faux mystiques), Épiphane fait souvent référence à Bernières, à Malaval, à saint François de Sales ou à Jean de Saint-Samson et aux deux réformateurs du Carmel. On retrouve aussi cette « oraison de simple regard » chez le Bénédictin Dom Claude Martin, le fils de sainte Marie de l’Incarnation.

     

    [1] La prière de simple regard. Petite anthologie, 2005. Un autre ouvrage, du même auteur aux mêmes éditions, vient le compléter : Mystiques de l’Angleterre médiévale. Anthologie, 2010.

    [2] Lire ses Conférences mystiques sur le Recueillement de l’âme pour arriver à la Contemplation du simple regard de Dieu par les lumières de la Foi (Paris, Chez Christophe Rémy, 1676), prêchées et rédigées pour les Bénédictines du Saint-Sacrement de Catherine de Bar/Mectilde du Saint-Sacrement dont il était proche.

    [3] Lire sa Pratique de l’Oraison de Foi, ou de la Contemplation divine par une simple vue intellectuelle. […] (Paris, Chez Christophe Rémy, 1684).

  • Méditation de pleine conscience et méditation chrétienne

                Nous livrons ici quelques réflexions sur la « méditation de pleine conscience » (« mindfullness » en anglais) à partir de la lecture du livre du psychiatre Christophe André, disciple de Lucien Millet : Méditer, jour après jour. 25 leçons pour vivre en pleine conscience[1], vendu par l’éditeur comme « la référence des manuels de méditation » (sic !). Au dos de la couverture, il est question de « comprendre, d’aimer et de changer le monde » (rien de moins !), de « moyen, accessible à tous, de cultiver la sérénité et le goût du bonheur », par « la plus fascinante des méthodes de méditation, étudiée et validée par la recherche scientifique ».

                Ce livre est donc composé de 25 « leçons » se basant à chaque fois sur une lecture d’image selon une démarche a priori intéressante ; certains des tableaux choisis ayant de plus un caractère religieux. Le premier tableau commenté est ainsi l’extraordinaire Philosophe en méditation de Rembrandt qui peut permettre effectivement de nous interroger sur le sens à donner à la méditation. L’imposant escalier en colimaçon, avec son mouvement en spirale, se trouve au centre de cette composition tout en clair-obscur où l’architecture occupe une grande place, nous faisant penser à l’ « escalier secret » dont parle saint Jean de la Croix dans son poème La nuit obscure ou encore à l’ « Escalier des Sages » alchimique (cf. la femme en bas à droite s’occupant du feu dans la cheminée). Il est à noter que ce titre Philosophe en méditation n’a été donné que tardivement au tableau. Plusieurs spécialistes pensent qu’il s’agirait en fait plutôt d’une représentation de Tobie et d’Anne attendant le retour de leur fils nommé aussi Tobie ; le tableau a pu ainsi se nommer Intérieur avec Tobie et Anne, le vieillard aveugle attablé devant la fenêtre étant alors Tobie père. Le fait que le « méditatif », au regard tourné vers l’intérieur (alors même qu’un livre est ouvert sur la table !), serait ici un aveugle prend un sens particulier, à l’image par exemple du maître aveugle en contemplation mystique Jean de Saint-Samson. Enfin, il y aurait un troisième personnage (féminin), qui n’est plus visible aujourd’hui, en haut de l’escalier.

                Le côté « leçon », comme à l’école, est un peu gênant ; ce qui se retrouve aussi dans le terme d’ « instructeur de pleine conscience » (p. 252). On peut se demander à quelle autorité se réfèrent ces « instructeurs », dont certains peuvent facilement monnayer leurs services ou même se poser comme gourous autoproclamés. Pour Christophe André, qui par ailleurs a l’air d’être très agréable et sympathique, « être heureux, cela s’apprend » ; notamment dans ses livres, ses chroniques dans les média et ses conférences (si nous étions mauvaise langue…). Pour un Chrétien, le bonheur véritable n’est pas de ce monde, la Paix du Christ n’est pas celle du monde. Et ce n’est pas à la force de nos bras et au mérite de notre réflexion, de notre prise de conscience, de notre travail sur nous-mêmes, de nos efforts personnels que nous pouvons accéder à cet état bienheureux qui est un pur « don de Dieu », que nous devons recevoir humblement, et non un bonheur humain obligatoire répondant à l’ordre unique : « il faut positiver à tout prix » ! Que penser alors du Christ sur la croix ?

                Sinon, l’expression de l’auteur est simple, claire et précise mais celui-ci propose en fait à son lecteur un patchwork hétéroclite de citations et d’images qui fait que l’on ne perçoit guère d’unité et de cohérence dans son inspiration. Il nous livre donc une vision et un choix très personnels. Passer ainsi de Nietzsche à Teilhard de Chardin (pour ne citer que deux noms) peut être parfois difficile. Il est même question à un moment du « je choisis tout » de sainte Thérèse de Lisieux (p. 177) qui serait fort surprise de se retrouver ainsi au milieu des maîtres zen.

                Le côté « accessible à tous »  correspond à une fâcheuse démocratisation et laïcisation de pratiques religieuses traditionnelles souvent réservées à certains cercles monastiques et autour d’eux. Celles-ci ne sont pas forcément appropriées à tout le monde, pouvant même se montrer négatives ou contreproductives dans certains cas. Et si l’auteur reconnaît ce qu’il doit à « la méditation bouddhiste, d’où est issue la pleine conscience » (p. 162), il affirme en même temps que « la vie spirituelle peut exister en dehors de la pratique religieuse » (p. 261). C’est là que pour nous le bât blesse et que la voie proposée n’est pas sans danger spirituel.

                Pour ce qui est du bouddhisme, l’ « attention juste » ou « pleine conscience » est le cinquième des huit membres du « noble sentier octuple » ou « chemin du milieu » (correspondant aux huit rayons de la roue du Dharma), qui est lui-même la quatrième des « quatre nobles vérités ». Cela est donc à replacer dans tout un contexte. Vouloir séparer un élément de l’ensemble plus vaste, c’est comme couper une branche de l’arbre pour remplacer l’arbre, mais la branche alors est morte.

                En Occident, la pleine conscience est utilisée actuellement principalement comme une thérapie cognitive ayant pour but la réduction du stress et la prévention de rechutes dépressives. L’utilisation d’une voie religieuse ou a fortiori  initiatique comme banale psychothérapie nous semble extrêmement réducteur et fait preuve d’un manque certain de compréhension de ce dont il s’agit véritablement. L’irruption de la grâce surnaturelle sanctifiante et les épreuves à traverser pour la recevoir, la garder et la faire fructifier en nous et dans le monde n’est pas humainement une partie de plaisir et peut souvent entraîner plus des « ruptures » psycho-physiologiques (liées à un processus de transformation intérieure où craquent et se brisent les différentes « écorces » extérieures, comme est « rompu » le pain eucharistique…) et des souffrances réelles que des remèdes immédiats à nos maux et à nos angoisses de tous les jours.

                Il est quand même surprenant de voir une partie de la psychiatrie actuelle s’accaparer des méthodes spirituelles étrangères à sa profession alors même qu’elle s’est construite sur des bases d’une répression quasi inquisitoriale et d’un rationalisme étroit avec une croyance aveugle dans les progrès illimités de la science et finalement surtout le conditionnement chimique du tout médicament. L’appui plus récent des neurosciences semble être l’ultime argument pour vendre la soupe de cette nouvelle approche, puisque l’on peut désormais visualiser les différentes zones du cerveau activées. On développe même des « neurosciences contemplatives » (sic !) qui ont pour but de mettre en évidence les mécanismes neuronaux de la méditation et en fait d’ « étudier l’esprit » ! Après les molécules du bonheur, la pleine conscience nous donnerait maintenant de façon miraculeuse l’accès à une « philosophie du bonheur » assez épicurienne, ici et maintenant (différente de l’espérance chrétienne toute tournée vers la « venue du Règne de Dieu » et la félicité éternelle au Paradis) tant à la mode dans notre société qui a perdu tous repères et tout sens moral. Ce n’est qu’une adaptation française de méthodes anglo-saxonnes, qu’une technique de plus de « bien être » et de « développement personnel » comme on dit aujourd’hui. Selon l’auteur adepte de la psychologie positive et comportementaliste, de la bienveillance et de l’optimisme, c’est la conscience qui transforme ce bien-être en bonheur ; comme s'il ne suffisait pas d'être heureux mais encore de le savoir.

                Vouloir tout ramener au travail, somme toute très analytique de cette prise de conscience de soi-même (corps, émotions, pensées, etc.) et du monde qui nous entoure, est un peu confondre une étape avec le but de la route. De même, dans la perspective catholique, la méditation, notamment sur les mystères de la vie de Jésus et de sa Mère comme cela est par exemple proposé dans la récitation du rosaire, occupe une place importante dans la dévotion religieuse. On peut encore citer les célèbres Exercices spirituels de saint Ignace de Loyola. Mais elle peut, parfois et chez certains, laisser place à une forme plus éminente et épurée, celle de la contemplation mystique. Christophe André se déclare croyant, chrétien (pour la prière) inspiré par le bouddhisme (pour la méditation), dans un curieux syncrétisme alors qu’il existe une authentique méditation chrétienne, notamment dans le silence des abbayes.

                Tout cela est finalement rester plus qu’il est dit dans le cerveau humain, dont on ne fait qu’explorer les moindres recoins, plutôt que descendre dans le cœur qui est le lieu central et secret de la déification et le temple intérieur de la dévotion et de l’adoration « en esprit et en vérité ». Tout cela est finalement rester au niveau de l’individualité plutôt qu’accéder à un authentique échange de personne à personne. L’auteur dit ainsi que « la pleine conscience est comme une expansion de soi » (p. 282) au lieu d’un effacement voire d’un anéantissement total de soi-même face au mystère divin. Vouloir absolument rester au niveau de la méditation, fusse-t-elle de pleine conscience, est quelque part s’enfermer dans une dimension positive, sensitive et réflexive d’un retour permanent sur soi. Dans le « je prends conscience », reste toujours le « je » et l’accent mis sur l’existence (« j’existe en pleine conscience ») ; comme un surprenant avatar moderne du « je pense donc je suis » cartésien. L’affirmation chrétienne du néant de la créature face au « Je suis qui je suis » et du renoncement fondamental à tout amour-propre ne rejoint pas forcément cette obsession de vivre et d’exister heureux, avec une puissante estime de soi. On en reste donc à vouloir soigner les problèmes d’égo que l’on appelle les « pathologies du moi ».

                La « pleine conscience » telle qu’elle est ici définie est en fait une « philosophie de l’instant présent » qui ne tient pas vraiment compte de la vie spirituelle selon les trois vertus théologales de foi, d’espérance et de charité exigeant une purification du cœur, des sens, des passions de l’âme et des constructions du mental. Le rude combat spirituel chrétien contre la chair, le monde et le Diable, même s’il ne repose heureusement pas sur nos seules forces humaines, n’a rien à voir avec cette méditation quelque peu new age, assez tiède, simplifiée et aseptisée.

                On peut certes trouver très positif et vraiment enrichissant de rappeler aujourd’hui l’importance de l’intériorité, les limites de la réflexion et du mental, celles de l’action et de l’agitation, la supériorité de l’expérience sur le simple savoir, la nécessité donc de « lâcher prise », de se poser et de se (re)trouver dans le calme, le silence et l’écoute attentive, de « prendre contact avec l’expérience » ou de « travailler l’attention pour préserver la conscience ». Mais la « fascination » actuelle et l’extrême médiatisation de cette méthode de méditation sont aussi révélatrices de la société dans laquelle nous vivons, individualiste et utilitariste, dépressive et anxiogène. Après la table rase du matérialisme, nous constatons maintenant un retour en force d’un pseudo spiritualisme, aux contours vagues et flous et s’accommodant volontiers aux « valeurs » de la société et aux attentes de nos contemporains. Méditer à la nouvelle sauce leur permettrait donc désormais d’aller mieux dans leur tête et dans leur corps, de mieux réussir à l’école, dans leur entreprise, dans leur couple, dans leur famille ou avec leurs amis, que sais-je encore. C’est là une certaine instrumentalisation et vaine illusion.  

                Plutôt que de perdre trop son temps avec ces nouveaux maîtres à penser et marchands de bonheur as du marketing qui remplissent abondamment l’espace médiatique (par ailleurs aujourd’hui de plus en plus envahissant) alors même que nos églises se vident et que la plupart des fidèles ne connaissent plus les trésors de leur propre tradition, il nous faut mieux, nous autres Chrétiens, nous mettre à l’école des saints et en premier lieu de la sainte Vierge Marie. Et pour ceux qui veulent approfondir ces questions essentielles, nous pouvons par exemple proposer l’approche de l’ « oraison silencieuse » telle qu’elle est pratiquée au sein du Carmel ou la lecture des trois principaux ouvrages du P. Ambroise de Lombez, Capucin du 18e siècle, consacrés à la découverte au plus profond de nous de la Paix et de la Joie intérieures.

     

    [1] Nouvelle édition revue et augmentée, Paris, L’Iconoclaste, 2015. Cf. son site internet : christopheandre.com. Les journalistes ont pu le nommer « porte-parole, spécialiste, expert ou pape du bonheur », « docteur bonheur », « professeur de bonheur », « pédagogue du positif », « messie malgré lui », « prophète de la sagesse », « médecin des âmes », etc.