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Oratoire du Coeur

  • Deux beaux livres sur la Bretagne mystique

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    - Collectif (sous la direction de Yann Celton), Taolennoù. Michel Le Nobletz. Les tableaux de Mission. (Locus Solus, 2018), 88 p.

                Cet ouvrage très illustrée nous présente les cartes peintes que nous a laissé le vénérable Michel Le Nobletz (1577-1652), célèbre missionnaire jésuite en Bretagne qui était très savant (notamment en grec et en hébreu). Pour ce qui est de l’inspiration de ces images, les sources sont variées : livres d’emblèmes, imagerie jésuite (notamment pour illustrer les Exercices où l’on retrouve un certain aspect méthodique ici présent), cahier d’un Capucin, inspiration personnelle, etc. Ces cartes peintes étaient accompagnées de « déclarations » (ou explications manuscrites servant à l’explication des peintures devant un public à instruire dans la foi catholique).

                Celui qu’on a pu appeler l’ « apôtre du mépris du monde » s’apparente par certains aspects à un « fol en Christ » (certains l’appelaient ainsi « ar beleg fol », le prêtre fou). Homme de la mer ayant fini sa vie au Conquet (où il recevra dans son corps les stigmates de la Passion), il fera composer des cartes maritimes symboliques de « navigation spirituelle ». Les auteurs ont ainsi mis en exergue cette citation :

                « Ces rochers représentent plusieurs difficultés, répugnances et dangers, que les mépriseurs du monde rencontrent voulant servir Dieu en la mer orageuse de ce misérable siècle ».

                Rien qu’à ce style nous voyons bien que nous n’avons pas affaire à un « tiède » mais à un combattant de l’esprit enflammé du zèle divin. Une image évoque ainsi le personnage du « Désirant » et du chevalier « Amour de Dieu » :

                « Le Désirant est entré en la maison de l’amour de Dieu. De la plus grande connaissance de Dieu vient un plus grand amour » (p. 35).

                L’ouvrage distingue les « cartes de parcours » des « cartes symboliques ».

                Parmi les premières on peut retenir celle intitulée La Croix montrant le « chemin de perfection » de la « voie étroite » du Salut au milieu de deux autres ; représentation que le responsable de la bibliothèque diocésaine de Quimper et Léon Yann Celton rapproche à juste titre de la célèbre gravure illustrant La Montée du Carmel de saint Jean de la Croix dans une édition ancienne (1618).

                La partie sur les « Cartes symboliques » ou « Cartes énigmatiques » (par le P. Hervé Queinnec) a plus particulièrement retenu notre attention, notamment pour celle très intéressante de L’Exercice quotidien pour tout homme chrétien, plus connue sous le nom de Carte des Cœurs. On y voit les cœurs envahis par les péchés et le démon ou au contraire ceux qui sont enflammés de l’amour de Dieu et que survole la Colombe du Saint-Esprit. Un des cœurs représentés a ainsi comme titre L’oraison et la Fournaise pour forger les âmes. D’autres montrent le Christ frappant à la porte du cœur ou la fontaine du Christ saignant des pieds et des mains. Cette représentation générale nous fait penser à la Béatitude de l’Évangile : « Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu ». De cette pensée sortiront les gravures illustrant l’Oratoire du Cœur de Le Gall de Kerdu et les « Images morales » de Vincent Huby. 

                Cet album a donc comme intérêt de nous présenter, parfois en détails, cette curieuse et originale pédagogie chrétienne par l’image, offrant une pensée symbolique riche et féconde autour principalement du thème du voyage initiatique de l’existence humaine et de la purification du cœur humble et dévot. Des pistes d’interprétation sont ouvertes mais pourrait être davantage approfondies. Par ailleurs, nous aurions aimé avoir plus de textes, qui sont rares, de ce missionnaire hors du commun dont la condamnation du monde est plus que jamais d’actualité.

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    - Olivier Ozégan Perpère (texte) – Klaod Roparz (photographies). Le Tro Breiz. Le tour de Bretagne. Des 7 collines sacrées aux 7 saints. (Coop Breizh, 2017), 128 p.

                Les sept stations du Chemin de Croix (l’un des tous premiers de l’histoire) élaboré par Maurice Le Gall de Kerdu (1633-1694), recteur de Servel - comme autant de pauses imagées pour la méditation de la douloureuse Passion - sont placées autour de l’église dans l’enclos paroissial et peuvent aussi faire penser au tracé initiatique du « voyage des Sept Saints » ou « tour de Bretagne ». La circumambulation dévotionnelle des fidèles, comme dans les anciennes « troménies », rejoint le pèlerinage sur le « chemin vert » qui mène au Paradis, en passant par les sept Évêchés de Bretagne tels les sept Églises dont il est question dans l’Apocalypse.

                Même s’il n’apporte pas de vraies nouveautés et peut utilement se lire comme une compilation en complément à l’excellent travail de Gaële de La Brosse[1], qu’il cite, le présent ouvrage offre aux lecteurs de nombreuses photographies permettant de se représenter au plus près la réalité des différentes étapes principales de ce pèlerinage (extérieur et intérieur) spécifiquement breton. Même s’il parle évidemment de religion, l’inspiration n’est pas toujours uniquement catholique et l’auteur s’essaie souvent à quelques considérations, notamment sur le septénaire, d’ordre plutôt symbolique ou ésotérique. Certaines pistes ainsi découvertes seraient certainement à approfondir ou à préciser davantage, en veillant à ne pas trop « fantasmer » sur des idées hypothétiques (par exemple la localisation exacte de la forêt de Brocéliande) ou tendancieuses (comme par exemple le pèlerinage aux Sept Saints instauré par Louis Massignon ou trop d’importance accordée au paganisme préchrétien).

                Nous retiendrons tout particulièrement les pages consacrées à Dol-de-Bretagne qui renferment des renseignements fort curieux (rejoignant en partie les plaquettes éditées par Christophe de Cène qu’il ne cite pas).

                Ces Sept Collines (comme celles de Rome) sont, d’Ouest en Est : le Ménez Hom (Montagne de la Sainte Combe, dans les Montagnes Noires, liée à saint Corentin fondateur du diocèse de Quimper) ; le Ménez Sant-Mikael (Mont Saint-Michel de Brasparts, dans les Monts d’Arrée, lié à saint Pol Aurélien fondateur du diocèse de Saint-Pol-de-Léon) ; le Ménez Bré (Colline des enchantements, sanctuaire des bardes, liée à saint Tugdual fondateur du diocèse de Tréguier) ; le Mané Gwen (Montagne Blanche, liée à saint Paterne fondateur du diocèse de Vannes) ; le Ménez Beler (ou Ménez Bel-Air, lié à saint Brieuc fondateur du diocèse de Saint-Brieuc) ; le Ménez Dol (ou Mont Dol, lié à saint Samson fondateur du diocèse de Dol-de-Bretagne) ; le Ménez Sant-Mikael (ou Mont Saint-Michel, lié à saint Malo fondateur du diocèse de Saint-Malo).

                L’activation de ces sept « centres spirituels » n’est pas sans rapport aussi avec ce que l’on appelle en Inde le réveil des chakras subtils dans le corps humain. Par exemple, le Ménez Hom correspondrait ainsi à la racine, le Ménez Sant-Mikael de Brasparts au sacré, le Mané Gwen au cœur et le Ménez Sant-Mikael au crâne. L’allumage de ces sept flammes sacrées montre finalement la victoire de la lumière sur les ténèbres et de l’Archange Saint-Michel sur l’ « antique serpent, le dragon » qu’il terrasse.

     

    [1] Tro Breiz, les chemins du Paradis. Pèlerinage des Sept Saints de Bretagne (Paris, Presses de la Renaissance, 2006).

  • Un sermon pascal (début 16e s.)

    Présentation.

                Ce court sermon pascal est tiré d’un manuscrit bénédictin parisien du début du 16e siècle[1]. Selon Dom Yves Chaussy, à qui nous l’avions montré, « il y a tout lieu de croire que l’exemplaire vient de Montmartre, où la réforme fut introduite en 1504 »[2]. Portant une signature difficilement lisible, il renfermerait une première version des Statuts d’Étienne  Poncher[3], évêque de Paris de 1503 à 1519. La fin du manuscrit est occupée par quelques sermons pour Pâques, l’Ascension, la Pentecôte, l’Assomption et la Toussaint (p. 310-352)[4].

                On ne saurait trop souligner l’intérêt, dans l’histoire de la spiritualité française, de ce courant de Réforme catholique au tout début du 16e siècle - dont l’évêque de Meaux Guillaume Briçonnet (1470-1534) est la figure la plus représentative - souvent encore mal connu ou mal apprécié et précédant de peu la « révolution » protestante qui l’a quelque peu éclipsé. L’influence du chancelier Jean Gerson (1363-1429) semble être aussi prédominante[5].

                Le texte insiste sur le combat (cf. l’expression « la bataille de la Passion ») que se livrent le Christ et Satan. On trouve ainsi d’un côté l’Agneau immolé ou le Lion de Juda victorieux et de l’autre le lion infernal « cherchant qui dévorer »[6], le dragon, l’antique serpent ou encore Léviathan (« pris à l’hameçon comme le poisson »[7]), c’est-à-dire le Diable que le moine doit « chasser de son cœur » et dont il doit « saisir l’engeance de sa pensée et la fracasser contre le Christ »[8].

                Par ailleurs, dans les Statuts, on trouve ainsi développé le passage de la Règle (I, 3-5) consacré au combat spirituel des ermites : « Et hermittes […] ont apprins a baitailler contre le diaible et ne penent sans consolation daultruy a layde de dieu resister contre les vices de la chair ou de cogitations » (p. 13)[9].

                Rappelons que l’on peut lire sur la croix de Metten, dite de saint Benoît (le plus vieux manuscrit y faisant allusion date de 1415), au pouvoir exorciste, l’inscription suivante : « Crux sacra sit mihi lux. Non draco sit mihi dux. » (« Que la Croix sacrée soit ma lumière. Que le Dragon ne soit pas mon guide. »)[10].

                On peut relire aussi avec profit les deux sermons que composa saint Bernard  sur le verset 13 du psaume 91 que lisent les moines à l’office de Complies : « Tu marcheras sur l’aspic et le basilic, et tu fouleras le lion et le dragon », ainsi que son sermon pascal commençant par cette citation de l’Apocalypse : « Ecce vicit Leo de tribu Juda ! »[11]. « Cette acclamation sera l’une des paroles sacrées les plus répétées dans le symbolisme et l’hermétisme chrétiens ; et la foi, la confiance des peuples en la vertu des paroles saintes, lui attacheront même un pouvoir de protection spéciale en l’employant comme une formule d’exorcisme ou de talisman pieux » selon Louis Charbonneau-Lassay[12].

                Enfin, Jésus est présenté comme le nouveau Samson qui extermina tous ses ennemis en se sacrifiant et « par sa mort vainquit la mort »[13], nous donnant l’espérance de la résurrection de la chair par sa descente aux enfers et sa glorieuse résurrection d’entre les morts.

                L’admirable fin du Benedictus, ou Cantique de Zacharie, semble imprégner en profondeur le texte :

                « Per viscera misericordiæ Dei nostri, in quibus visitavit nos, oriens ex alto. Illuminare his qui in tenebris et in umbra mortis sedent, ad dirigendos pedes nostros in viam pacis »[14].  

                Ce « chemin de la paix » est la voie même que la famille bénédictine suit depuis des siècles.

     

    Texte original (début du 16e siècle).

                Apres que la baitaille de la passion nostre seigneur ieh[s]uscrist fut consummee et que le dragon et vieil serpant qui est appele diaible et sathanas[15] qui est cruel plus que ung lion[16]. Apres doncques quil cuidoit avoir en victoyre laygnel iesus[17] tue et mys a mort. Adonct commensa le dict aygnel a resplendir et monstrer sa puissance quant descendit en enfer. Et par sa puissance divine comme lion tres fort de la lignee de Juda[18] ce esleva contre le fort arme cest ass[a]voir le diaible et luy esta [sic] sa proye quil avoit ja par longtemps tenue en prison et brisa les portes denfer[19] et lia le vieil serpant cest a dire il refrena sa puissance et monestie par la vertu de la croix et de sa benoiste passion. Adonc fut prins levia[t]ham a lamesson comme le poisson[20] et est cheut es las quil avoit tendus[21] car en cuydant trouver aulcune chose fenne [?] au chef de toute saincte eglise c’est en iesus[22] pour laquelle chose il sugera aulx juifz de le fere mourir et par la mort dicelluy il perdit tous ceulx qu’il avoit ja prins cest assavoir ceulx qui estoient au limbe[23] qui est pres enfer. Adonc urent grant joye les sainctz peres qui estoient a la region du limbe et de lombre de mort[24] quant ilz virent venir la clarte de nouvel la lumiere que cy longtemps avoient attendue et desiree[25]. Adonc fut acomplie la figure de sanson qui fit plus grant occision de ces ennemys en mourant que il navoit faict en son vivant[26]. Apres que j[e]h[s]uscrist qui est la vertu et la sapience de dieu par sa benoiste mort et passion eut vincu lacteur de mort et de dempnacion il nous ouvrist luys et lentree de paradis et de salvation perdurable quant par sa divine puissance il ce ressucita soy mesmes de mort a vie[27]. Apres que son corps eust este au sepulcre par troys jours non pas entiers affin quil nous donnast esperence que nous ressuciterons une foys c’est assavoir en la fin du monde en corps et en ame.

     

    Adaptation en français moderne.

                Après que la bataille de la Passion de notre Seigneur Jésus-Christ fut achevée et que le dragon et antique serpent, qui est appelé Diable et Satan et qui est plus cruel qu’un lion, après donc que celui-ci croyait avoir vaincu, tué et mis à mort l’Agneau Jésus, c’est alors que le dit Agneau  commença à resplendir et à montrer sa puissance quand il descendit en Enfer.

                Et par sa puissance divine, comme le Lion très fort de la lignée de Juda, il s’éleva contre le fort armé, à savoir contre le Diable, et il lui ôta sa proie qu’il avait depuis longtemps déjà retenue en prison, brisa les portes de l’Enfer et lia l’antique serpent, c’est-à-dire qu’il réduisit sa puissance et sa domination par la vertu de la Croix et de sa Passion bénie.

                Léviathan fut alors pris à l’hameçon comme le poisson et il est tombé dans les filets qu’il avait tendus, car, en croyant trouver quelque chose mauvaise [?] à la Tête de toute la sainte Église, c’est-à-dire en Jésus, pour laquelle chose il suggéra aux Juifs de le faire mourir. Et, par la mort de celui-ci, il perdit tous ceux qu’il avait déjà pris, à savoir ceux qui étaient dans les Limbes qui se situent près de l’Enfer. C’est ainsi que les saints Pères, qui étaient dans la région des Limbes et de l’ombre de la mort, eurent une grande joie quand ils virent venir à nouveau la clarté, la lumière qu’ils avaient en ce lieu longtemps attendue et désirée.

                Ainsi fut accomplie la figure de Samson qui fit un plus grand carnage de ses ennemis en mourant qu’il ne l’avait fait de son vivant. Après que Jésus-Christ, qui est la Force et la Sagesse de Dieu, eut vaincu, par sa mort bénie et sa Passion, l’auteur de la mort et de la damnation, il nous ouvrit la porte et l’entrée du Paradis et du salut éternel, quand par sa puissance divine il se ressuscita lui-même, passant de la mort à la vie ; après que son corps eut été dans le sépulcre pendant presque trois jours entiers, afin qu’il nous donnât l’espérance que nous ressusciterons un jour, à savoir à la fin du monde, corps et âme. 

    Jean-Marc Boudier

     

    [1] Il s’agit d’un manuscrit en français sur papier (8 x 13 cm.), daté de 1503 en page de garde et dans le texte. L’écriture petite, bien que fine et régulière, est parfois assez difficile à lire, avec de nombreuses abréviations. L’orthographe et la syntaxe posent aussi quelques difficultés.  Le texte commence ainsi : « Sensuyt les statustz en francoiz selon la Regle sainct benoist ».

    [2] Lettre du 12 mai 1992.

    [3] Voir Dom Yves Chaussy, Les Bénédictines et la Réforme catholique en France au XVIIe siècle, Paris, Éditions de la Source, 1975, t. 1, p. 21 ; Louise Coudanne, « De la Règle réformée de Fontevraud (1479) aux Statuts d’Étienne Poncher (1505) », dans Revue Mabillon, 1979, p. 393-408.

    [4] « Sensuit plusieurs beaux sermons pour lire la veille des grans sollempnites en chapitre. Premierement : Pasques. »

    [5] On peut trouver de nombreux renseignements dans Michel Veissière, L’évêque Guillaume Briçonnet (1470-1534), Provins, 1986 et, du même auteur, Autour de Guillaume Briçonnet (1470-1534), Provins, 1993.

    [6] Au chapitre 91 (« De nostre puissance ») des Statuts contenus dans le manuscrit, on peut lire : « Nostre office de pasteur est donner a ediffier et non pas a destruyre. Nous sommes mys au guet et a la dignite episcopale non pas a faire embuches mais garder le trouppeau du lyon infernal qui brait et environne querant comment il pourra devorer de ses latz et deceptions le garder a lencontre » (p. 248).

    [7] Voir Louis Charbonneau-Lassay, Le Bestiaire du Christ, 1940 (réédition Archè, Milan, 1975), chap. 103 : « Le Christ-pêcheur et ses engins », III. « Le Christ, pêcheur de Satan », p. 746-748.

    [8] La Règle de Saint Benoît (d’après l’édition du XVe Centenaire, Desclée de Brouwer, 1980), Prologue, 28. Notre manuscrit traduit de près la Règle : « […] a dejecte de son cœur le maulvays diaible avecques sa persuasion et la adnichilée et des le commencement a retenu ses pensees en soy convertissant a J[e]h[s]uscrist […] » (p. 6, Prologue).

    [9] Sur cette résistance à l’Ennemi, voir Eph 6, 11-13 ; Jc 4, 7 ; 1 P 5, 9, etc..

    [10] Lire Charbonneau-Lassay, « La croix mystérieuse de Loudun », dans Charis, Archives de l’Unicorne, n° 1, Archè, Milan, 1988, p. 31-39.

    [11] Dans Sermons pour l’Année, traduction, introduction, notes et index par Pierre-Yves Émery, Brepols – Les Presses de Taizé, 1990, p. 357-370 et 472-486.

    [12] Le Bestiaire du Christ, op. cit., p. 44.

    [13] La Prose du Dimanche de Pâques dit ceci : « La mort et la vie se sont livré un duel fantastique : le prince de la vie meurt, puis règne vivant » (« Mors et vita duello conflixere mirando : dux vitæ mortuus regnat vivus »).

    [14] Lc 1, 78-79.

    [15] Ap 12, 9 et 20, 2.

    [16] Cf. 1 P 5, 8 : « Sobrii estote, et vigilate : quia adversarius vester diabolus tamquam leo rugiens circuit, quærens quem devoret » ; cf. Ps. 22, 14 et 22 ; Dn 6, 21 ; 1 M 2, 60 ; 2 Tm 4, 17.

    [17] Cf. Ap 5, 6, etc. ; 1 P 1, 19.

    [18] Ap 5, 5 ; He 7, 14.

    [19] Cf. Ps 107, 16 ; Es 45, 2.

    [20] Jb 40, 25 et suiv. ; sur Léviathan encore : Jb 3, 8 et 26, 13 ; Es 27, 1 ; Ps 74, 14 et 104, 26.

    [21] Sur le filet : Ps 9, 16 ; 10, 9 ; 35, 7 ; 57, 7 et 2 Tm 2, 26.

    [22] Col 1, 18.

    [23] Sur ce sujet en général, voir l’article « Limbes » d’A. Gaudel dans le Dictionnaire de Théologie Catholique, t. 9, 1ère partie, col. 760-772.

    [24] Cf. sur la sortie des ténèbres et de l’ombre de la mort et la cassure des fers : Ps 107, 10 et 14 ; la « vallée de l’ombre de la mort » : Ps 23, 4.

    [25] Lc 1, 79 ; cf. Es 8, 23 ; 9, 1 et 60, 1-3.

    [26] Jg 16, 30 : « multoque plures interfecit moriens, quam ante vivus occiderat ».

    [27] Cf. saint Bernard, op. cit., p. 477.

  • "En tuant le silence, l'homme assassine Dieu" (cardinal Sarah)

               L’ouvrage La force du silence. Contre la dictature du bruit[1] est composé principalement de méditations sur le silence spirituel qui apparaissent comme un cri d’amour pour la vie contemplative et la tradition ecclésiale et un cri de guerre contre le monde moderne qui cherche par tous les moyens à faire taire et disparaître ce « lieu sacré » de rencontre avec Dieu, ce silence expérimenté comme « présence réelle » et non comme absence. Ce livre, qui sonne le signal d’alarme face au vide existentiel de nos vies et de nos sociétés, est construit autour d’un dialogue, qui peut paraître souvent factice, avec l’écrivain Nicolas Diat et, à la fin, avec aussi le prieur de la Grande Chartreuse, dom Dysmas de Lassus. Quelques redites apparaissent aussi parfois au cours de la lecture, mais cela n’est pas bien grave.

             C’est le silence même de l’Esprit Saint - à la fois feu, source et souffle - que trouve le prophète Élie à la sortie de la caverne de son cœur, sur le « haut refuge » de la montagne sacrée de l’Horeb : kol demamah dakka (le son d’un silence subtil). Il faut donc savoir se taire pour écouter Dieu de nouveau. L’auteur écrit ainsi contre le bruit incessant qui empêche le recueillement intérieur :

                « Le bruit est un viol de l’âme, le bruit est la ruine « silencieuse » de l’intériorité. L’homme a toujours tendance à rester à l’extérieur de lui-même. Mais il faut sans cesse revenir vers la citadelle intérieure.

               Ce bruit, nous le découvrons de manière douloureuse lorsque nous choisissons de nous arrêter pour entrer en prière. Souvent, un grand brouhaha colonise notre temple intérieur. Le monde moderne a multiplié les bruits les plus toxiques qui sont autant d’ennemis virulents contre la paix du cœur. » (p. 129).

               On sent de la part de l’auteur une volonté de partager sa propre expérience intime mais aussi de s’enraciner dans la tradition et de conforter son vécu par le témoignage d’autres auteurs spirituels ; ce qui se manifeste par de très (trop ?) nombreuses citations judicieusement choisies. Cela correspond aussi peut-être de sa part à une volonté pédagogique. En tout cas, le cardinal parle clairement et simplement, avec autorité et avec la force de l’évidence plus que par des raisonnements savants et des grandes démonstrations philosophiques ou théologiques.

               Il est intéressant de voir un personnage important de l’Église revenir à la source de la vie évangélique en recherchant le silence des murs monastiques. Il donne ainsi une grande place au désert silencieux des Chartreux (« Cartusia nunquam reformata quia nunquam deformata »), mais fait souvent allusion aussi à l’oraison silencieuse du Carmel. Dans son Cantique spirituel, saint Jean de la Croix parle ainsi de « musique de silence » (« música callada »)  qu’entend l’âme unie à Dieu. On sait de même l’importance pour les moines du « grand silence » de la nuit.

                On trouve ainsi une forte et courageuse critique du monde actuel « à l’activisme effréné » (p. 237), il faut le reconnaître assez inhabituelle de la part d’un prélat romain, mais aussi de l’Église catholique qui est malheureusement souvent tentée de vouloir suivre la marche du monde vers l’abîme.

                Pour ce qui est du triste état dans lequel se trouve la société, nous nous permettons de recopier ces longs passages d’une grande lucidité donnant l’ « état des lieux » :

                « Notre monde n’entend plus Dieu car il parle continuellement, à un rythme et à un débit foudroyants, pour ne rien dire. La civilisation moderne ne sait pas se taire. Elle soliloque encore et toujours. La société postmoderne refuse le passé et regarde le présent comme un vil objet de consommation ; elle envisage l’avenir à travers les rayons d’un progrès presque obsessionnel. Son rêve, devenu une triste réalité, aura consisté à enfermer le silence dans un cachot humide et obscur. Il y a désormais une dictature de la parole, une dictature de l’emphase verbale. Dans ce théâtre d’ombres, il ne reste qu’une blessure purulente de mots mécaniques, sans relief, sans vérité et sans fondement. Bien souvent, la vérité n’est plus qu’une pure et fallacieuse création médiatique corroborée par des images et des témoignages fabriqués.

                Dès lors, la parole de Dieu s’efface, inaccessible et inaudible. La postmodernité est une offense et une agression permanentes contre le silence divin. Du matin au soir, du soir au matin, le silence n’a plus aucun droit ; le bruit veut empêcher Dieu lui-même de parler. Dans cet enfer du bruit, l’homme se désagrège et se perd ; il est morcelé en autant d’inquiétudes, de fantasmes et de peurs. Pour sortir de ces tunnels dépressifs, il attend désespérément le bruit afin que ce dernier lui apporte quelques consolations. Le bruit est un anxiolytique trompeur, addictif et mensonger. […] » (p. 86-87) ;

                « L’existence moderne est une vie arc-boutée, entièrement construite sur le bruit, l’artifice et le refus tragique de Dieu. De révolutions en conquêtes, d’idéologies en combats politiques, de volonté effrénée d’égalité en culte obsessionnel du progrès, le silence est impossible. Pire, les sociétés transparentes vouent une haine implacable au silence conçu comme une défaite abjecte et rétrograde » (p. 268).

                Mais là où l’auteur se montre le plus virulent et le plus courageux dans son constat accablant, au risque certainement de se mettre dans une situation fort délicate et même de se faire recadrer par sa hiérarchie, est lorsqu’il critique l’état fort détérioré de la liturgie dans nos églises, d’ailleurs de plus en plus dépeuplées ; ceci expliquant certainement en partie cela. Il appelle ainsi de ses vœux à une « resacralisation » de la liturgie catholique qui est malade ; avec notamment la nécessité que le prêtre et les fidèles soient, pendant la messe ou du moins sa partie centrale, « tournés vers le Seigneur », vers l’Orient spirituel (messe ad orientem). Le cardinal Sarah, dans sa charité fraternelle, a des mots très durs pour certains de ses confrères qui ne montrent plus le bon exemple et entraînent le troupeau des fidèles dans de graves errements. Il évoque ainsi « le sacrilège et la profanation du corps du Christ dans ces gigantesques et ridicules autocélébrations » (p. 165) de la part de certains prêtres qui, ayant perdu le sens du sacré et du surnaturel, semblent se borner à un rôle de simples animateurs dans une dimension uniquement horizontale, humaine et autocentrée :

                « Observez le triste spectacle de certaines célébrations eucharistiques… Pourquoi tant de légèreté et de mondanité au moment du Saint Sacrifice ? Pourquoi tant de profanation et de superficialité devant l’extraordinaire grâce sacerdotale qui nous rend capables de faire surgir le corps et le sang du Christ en substance par l’invocation de l’Esprit ? […] des prêtres et des évêques qui se présentent en animateurs de spectacles et s’érigent en protagonistes principaux de l’Eucharistie. » (p. 191) ;

                « Or, les célébrations deviennent fatigantes car elles se déploient dans un bavardage bruyant. La liturgie est malade. Le symptôme le plus frappant de cette maladie est peut-être l’omniprésence du micro. Il est devenu si indispensable qu’on se demande comment les prêtres ont pu célébrer avant son invention… » (p. 201). 

                Si l’Église catholique peut ainsi perdre son âme dans un bavardage mondain et une agitation bruyante, nous ajouterions qu’elle s’est souvent compromise aussi dans de lourds silences coupables et des passivités injustifiables, objets de scandale pour les Chrétiens et pour le monde ; cette curieuse forme d’omerta, parfois même maffieuse, apparaissant comme une parodie du vrai silence spirituel dont il est question ici.

                Le cardinal Sarah nous semble tout à fait juste dans sa critique positive et sa dénonciation des abus, des dévoiements et des décadences pouvant être présents dans l’Église catholique fortement tentée par « une forme de logorrhée idéologique » (p. 263), mais il faudrait peut-être plus de clarté et de précision dans les propositions de solutions à apporter pour renverser la vapeur, revenir à une juste appréciation des choses. Si l’auteur semble pleinement assumer l’héritage de Vatican II, qui aurait été alors mal compris et appliqué (cf. p. 201, 239)[2], il en appelle pas moins à une réforme de la réforme quand-même[3] :

                « Mais voici mon espérance : si Dieu le veut, quand Il le voudra et comme Il le voudra, en liturgie, la réforme de la réforme se fera. Malgré les grincements de dents, elle adviendra, car il en va de l’avenir de l’Église. Abîmer la liturgie, c’est abîmer notre rapport à Dieu et l’expression concrète de notre foi chrétienne » (p. 206-207) ;

                « Une Église bruyante deviendrait vaine, infidèle et dangereuse » (p. 372).

                On notera ici, dans le premier passage cité, l’emploi du futur comme si le pontificat du pape François, apparemment surtout très engagé dans les affaires de ce bas monde, ne semble pas mettre en œuvre cette réforme attendue, alors même que

                « L’Église connaît aujourd’hui des épreuves extérieures et intérieures sans commune mesure. Il y a comme un tremblement de terre qui cherche à démolir ses fondements doctrinaux et son enseignement moral pluriséculaire. […] L’Église est violemment secouée par une apostasie générale dans les pays d’ancienne chrétienté. Elle souffre de l’infidélité des traîtres qui l’abandonnent et la prostituent. » (p. 346).

                Ces derniers mots sont très durs… Face à ces « traîtres », ces dangereux loups déguisés en agneaux, il est temps de « chasser les marchands du Temple » et l’ « abomination de la désolation » installée au sein même du sanctuaire. « Priez pour moi, afin que je ne me dérobe pas, par peur, devant les loups »[4], avait mystérieusement demandé, lors de son élection en 2005, Benoît XVI - lui-même très sensible aux questions relatives à la liturgie[5] - qui préface l’ouvrage et que cite à plusieurs reprises l’auteur. Nous nous permettons de conclure cette recension par un proverbe breton : « Sant Mikêl vraz a oar an tu d’ampich ioual ar bleizi-du » (« Le grand saint Michel sait la manière d’empêcher les loups noirs de hurler »).

     

    [1] Cardinal Robert Sarah (avec la collaboration de Nicolas Diat), La force du silence. Contre la dictature du bruit (Paris, Librairie Arthème Fayard/Pluriel, 2017 ; 1ère édition en 2016).

    [2] Il s’agirait alors de rendre la messe plus fidèle au souhait des Pères du Concile Vatican II qui par exemple, selon le cardinal Sarah, « n’a jamais demandé de célébrer face au peuple » (cf. sa tribune publiée dans L’Osservatore Romano en juin 2015). La célébration face au peuple est donc devenue une possibilité, pas une obligation. Cf. cardinal Sarah, « L’action silencieuse du cœur. Pour une juste interprétation de la volonté conciliaire », dans L’Homme Nouveau, n° 1594 du 4 juillet 2015 ; « Comment remettre Dieu au cœur de la liturgie », article paru dans Famille Chrétienne, n° 2002 du 23 mai 2016.

    [3] Au lendemain de la publication des considérations du cardinal Sarah sur le rituel de la messe, prononcées en ouverture du congrès international Sacra Liturgia qui s’est tenu du 5 au 8 juillet 2016 à Londres, le Saint-Siège a décidé de réagir pour faire taire les rumeurs de « nouvelles directives liturgiques » en préparation et qui pourraient entrer en vigueur dès la période de l’Avent : « Pas de nouvelles directives liturgiques prévues, ni changements au Missel romain […]. Certaines expressions du cardinal ont été mal interprétées, comme si elles annonçaient de nouvelles indications différentes de celles données jusqu’à présent dans les normes liturgiques et dans la parole du pape sur la célébration face au peuple et sur le rite ordinaire de la messe », assure le père Lombardi dans un communiqué paru le 11 juillet. Si le cardinal Sarah affirmait avoir reçu du pape François en personne la mission de préparer une « réforme de la réforme », le père Lombardi déclare qu’il est « préférable de ne pas utiliser » cette expression qui peut se révéler « souvent source d’équivoque ». Donc pas de « réforme de la réforme à l’ordre du jour en matière de liturgie », a insisté le Saint-Siège, tout en reconnaissant que « le cardinal Sarah s’est toujours préoccupé à juste titre que la messe soit célébrée avec dignité ». « On ne peut revenir en arrière, nous devons toujours aller de l’avant, toujours en avant, et celui qui revient en arrière se trompe ». C’est ce qu’a soutenu le pape François, dans la soirée du 7 mars 2015, à la sortie de la messe commémorative qu’il présidait 50 ans après la première messe en langue vernaculaire célébrée par Paul VI (1963-1978), à l’église romaine de « Tous les Saints ». On voit ici « progressisme » et « conservatisme » quelque peu se heurter.

    [4] C’est ce terme qu’a choisi aussi le journaliste Marco Politi dans son François parmi les loups (Points, 2016).

    [5] Lire ainsi de Joseph Ratzinger : Un chant nouveau pour le Seigneur. La foi dans le Christ et la liturgie aujourd’hui (Paris, Desclée-Mame, 2005).

     

    Article dans Famille Chrétienne

    Article dans L'Homme Nouveau

    Article dans Tu es Petrus