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Ordres Rédempteurs

  • Saint Ignace de Loyola et le rachat des captifs

    « L'honneur et la gloire de Dieu sont en grande souffrance ».

    Saint Ignace de Loyola et le rachat des captifs.

     

    I. Le triste sort de Jean de la Goutte.

                Nous prendrons comme texte de base les « lettres et instructions » contenues et traduites dans les Écrits[1] du fondateur de la Compagnie de Jésus. On y trouve deux lettres[2] concernant le Jésuite français Jean de la Goutte qui, « ordonné prêtre en 1552, passait d'Espagne en Italie [tout comme le fit Ignace] lorsque son bateau fut attaqué par une birème turque au large des côtes de Sicile. Otage captif en Afrique, Jean de la Goutte devait être échangé contre une caution élevée, qu'Ignace, malgré des démarches incessantes (comme ici à Naples par l'intermédiaire de Salmerón), ne parviendra ni à faire réduire, ni à honorer » (p. 870)[3]. Rappelons que Salmerón est le fondateur du collège jésuite de Naples.

                Dans la première lettre, de février 1554, Ignace prend donc toutes les précautions possibles pour que son envoi soit efficace :

                « Comme il ne suffit pas que des lettres de ce genre soient données à qui se rend là-bas s'il n'y a pas quelqu'un qui se charge d'en obtenir des effets, il a paru bon de demander à la Compagnie du Rachat de Naples[4] qu'elle charge son agent au Levant de remettre cette lettre et de faire en sorte qu'elle obtienne son effet, à savoir la libération de Maître Jean » (p. 870-871).

    On trouve encore mention du sort de Jean de la Goutte à la fin d'une lettre d'août 1554 :

                « Il est arrivé qu'un de nos frères qui faisait le voyage d'Espagne à Rome a été pris par les Turcs et mis à ramer aux galères. Il était [noter le verbe au passé] prêtre, théologien et grand serviteur de Dieu. La difficulté de trouver une rançon nous a empêchés de le délivrer pendant tout un temps. Mais Dieu est grand [comme disent aussi les Musulmans], qui d'une manière ou d'une autre aide les siens » (p. 896-897).

                La deuxième lettre, de juillet 1555, nous donne des nouvelles des tractations : « Jean de la Goutte est toujours prisonnier à Tunis, où il mourra. Polanco précise une nouvelle fois ici les possibilités et les limites de la négociation en vue de sa liberté » (p. 950). Le secrétaire Jean de Polanco, écrivant au nom d'Ignace et de la Compagnie, se réjouit dans un premier temps d'avoir des nouvelles du Jésuite captif en des terres hostiles :

                « Nous avons éprouvé une grande joie dans le Seigneur de savoir qu'il était vivant, en un lieu fixe d'où on pourra le racheter, mais nous sommes désolés des traitements si inhumains qu'on lui a fait endurer » (p. 50).

                Conscients de la gravité de la situation mais gardant encore espoir, ils ont une ferme intention de mettre tous les moyens financiers à l'œuvre ; l'argent étant ici tout particulièrement le nerf de la guerre. S'il ne peut y avoir un échange de captifs, du point de vue chrétien dans le cas où le musulman voudrait se convertir au christianisme, il faut alors payer. Maître du jeu, ce sera le propriétaire turc de l'esclave chrétien qui fixera le prix, « selon son estimation ». Il s'agit donc d'un véritable marchandage tributaire de l'offre et de la demande :

                « Il faudra charger quelqu'un de le racheter de la meilleure manière possible : il est Français et les Turcs n'avaient pas le droit, aux termes des conventions, de le tenir captif. Ce serait peu, à notre avis, s'ils le donnaient pour ce qu'il coûte. Si cent ne suffisent pas, qu'on donne jusqu'à cent cinquante ; s'il le faut, on donnera deux cents et trois cents. Notre Père [Ignace] dit qu'en tout cas il ne doit pas rester prisonnier pour une question d'argent ; il faut absolument le racheter cet été. Pas de mollesse en ce cas » (p. 951).

                Quand le P. Jean de la Goutte mourut, les démarches pour sa libération étaient sur le point d'aboutir[5]. Mais on doit tout de même constater l'échec relatif des démarches d'Ignace et l'inutilité des Capitulations[6] devant le droit du plus fort. Par ailleurs, l'histoire a retenu les noms d'autres Jésuites captifs : Alphonse de Castro (pris en 1550), Sébastien del Campo (pris en 1564), Vincent Alvarès (pris en 1606), etc.[7].

     

    II. « La grâce de souffrir au service de Dieu ».

                Dans une lettre précédente d'août 1554, déjà citée[8], il était aussi question du Jésuite « missionnaire à Goa, Michel de Nobrega [qui] a voulu quitter l'Inde pour gagner d'autres terres d'évangélisation. Il est alors pris par les Turcs[9]. Ignace obtiendra sa libération, mais fait valoir ici à Nobrega la grâce à retirer de cette captivité » (p. 896). Le secrétaire d'Ignace rappelle que les maisons de la Compagnie de Jésus sont si pauvres qu'elles ne peuvent venir financièrement en aide au Jésuite captif[10]. Puisque les « moyens humains » sont inopérants, il ne reste plus que le soutien de la prière. Le Chrétien captif subit donc, comme les martyrs des premiers temps de l'Église, un terrible et sanglant combat de la foi[11] où il doit faire preuve de patience pour obtenir, après la croix des tribulations, la couronne de gloire éternelle, la « récompense excellente » qu'évoque Ignace à la suite de saint Paul[12] :

                « Que Dieu notre Créateur et Seigneur soit béni, et puisqu'il vous fait la grâce de souffrir à son service, qu'il daigne vous accorder toute la patience et la force qu'il jugera nécessaires pour que vous puissiez porter sur vos épaules, en rendant grâces, une si lourde croix, reconnaissant que sa divine bonté envoie les peines, les fatigues, les tribulations, l'adversité avec la même charité, avec le même amour qu'elle envoie ordinairement le repos, le contentement, la joie et toute prospérité. Il sait comme un médecin très sage et veut comme un père très bon le remède le plus adapté pour guérir les maladies de nos âmes, cachées ou manifestes, et il pourvoit ainsi à ces soins pour le mieux, même si ce n'est pas selon nos goûts. [...] Nous savons aussi que Dieu notre Seigneur a, par cette voie de la captivité, fait passer bien des saints à la liberté bienheureuse de son royaume.

                Ainsi donc, mon bien cher frère, tenez bon en celui qui vous a créé et racheté au prix de son sang et de sa vie... » (p. 896).

                Il y aurait beaucoup à dire, en faisant appel à l’Écriture et aux Pères, sur le caractère transitoire et vain de ce monde d'exil, sur le Christus medicus et lui-même, dans l'Eucharistie, « remède pour l'âme et le corps » (rappelons-nous par exemple le Domine non sum dignus... et la figure du « serpent d'airain »), ainsi que sur le rachat de l'humanité par son Sang précieux... Ce qui est décrit ici, c'est une épreuve spirituelle de purification, comme le passage de l'or au feu, et cette « ruine de l'homme extérieur » est heureusement accompagnée du « renouvellement de l'homme intérieur ».

                Et il faut insister sur les conditions de détention qui étaient épouvantables. La Compagnie de Jésus fut présente aux bagnes de Tétouan (1548-1554). Ainsi, le P. Jean Nuñez, « la première fois qu'il y descendit, ne trouva pas de termes plus appropriés pour les décrire que les paroles suivantes du psalmiste : Posuerunt me in lacu inferiori, in tenebris et in umbra mortis[13] »[14]. Il y créa un hôpital qu'il nomma La Miséricorde (cf. la merci). A Tétouan donc, le P. Jean Nuñez et le frère Ignace Bogado continuèrent en 1551 leur apostolat auprès des Chrétiens captifs[15]. En 1553, après cinq ans d'un admirable travail missionnaire de persévérance et de rachat, le P. Jean Nuñez fut « élu » patriarche d'Éthiopie. Par ailleurs, la pression turque commanda la politique de bascule du Négus en Éthiopie[16]. Laissons maintenant la parole au P. André Ravier qui précise quelle était la situation en 1554 : « Le P. Jean Nuñez était seul là-bas avec un socius non prêtre, le F. Ignace Bogadus. - Vers la mi-janvier, laissant son compagnon, il rentre à Lisbonne avec 34 captifs rachetés. - Ferveur des Portugais pour recueillir des fonds pour le rachat d'autres captifs. Jean Nuñez est bloqué au Portugal par le projet éthiopien. Ignace voudrait qu'on le remplace : les circonstances empêchent ce remplacement. Le Frère Ignace reste seul parmi les Musulmans qui le considèrent « comme un saint » »[17]. En 1555, ce frère Ignace Bogado était toujours seul pour s'occuper des 600 Chrétiens captifs de Tétouan. Ignace de Loyola avait pourtant ordonné au Provincial du Portugal d'envoyer là-bas un prêtre[18].

     

    III. Une « sainte expédition ».

                En fait, saint Ignace, comme saint Bernard en son temps (mais les temps ont changé), appelle à la croisade contre les « Infidèles » et les « ennemis de la sainte Croix ». Il ne s'agit plus tant de délivrer le tombeau du Christ que son « Corps mystique » et ses « membres ». Il semble ainsi encore plus préoccupé, surtout les premières années, de la menace turque que de l'« hérésie » calviniste ou luthérienne. Dans une courte lettre de juillet 1550[19], Ignace parle de « sainte expédition » et de « guerre », avec l'indulgence spéciale du Jubilé (« le bonheur éternel et le pardon de tous ses péchés pour celui qui mourrait »), « pour la gloire du Christ et l'exaltation de la sainte foi ». Les commentateurs font une comparaison tout à fait pertinente avec un célèbre passage ouvrant la deuxième Semaine des Exercices Spirituels[20] et mettent en évidence la réflexion « géopolitique » d'Ignace, fin stratège spirituel et militaire : « L'accent de la Méditation du Règne (Exercices [93]), où un roi de la terre appelle des hommes généreux à combattre avec lui pour conquérir le royaume des Infidèles, résonne dans l'adresse du Général de la Compagnie de Jésus aux troupes espagnoles, napolitaines et siciliennes, pontificales, maltaises et florentines de l'armée d'Afrique qui luttent à Tunis contre les Turcs sous le commandement de Jean de Vega[21]. Le message s'inscrit dans la droite ligne de la « politique méditerranéenne » d'Ignace, qui explique le prix qu'eurent à ses yeux la Sicile et ses princes » (p. 774). Citons cette adresse, encore empreinte d'héroïsme chevaleresque, où Ignace, au nom du Christ, convoque le ban et l'arrière-ban :

                « Aux illustres seigneurs, nobles et intrépides chevaliers, capitaines et soldats, et à tous les chrétiens qui guerroient en Afrique contre les Infidèles, la protection et le secours du Seigneur Jésus-Christ et en lui le salut éternel » (p. 774).

                Ceci dit, il faut aussi noter que tous ne partagent pas cette exaltation guerrière : c'est le cas de Jacques Laynez, l'un des premiers compagnons d'Ignace. André Ravier écrit ainsi : « En juin [1550], la flotte de l'armée d'Afrique appareille : Laynez a présenté à Jean de Vega, qui le désire comme aumônier, ses « objections de conscience » ; mais Ignace lui donne l'ordre d'accepter. Il part donc et travaille avec succès auprès des marins et soldats, surtout auprès des blessés, des malades, des prisonniers »[22]. Le problème est donc de savoir si l'on peut combattre et tuer ceux que l'on veut aussi convertir. Par ailleurs, l'apostolat auprès des Musulmans est très difficile : l'Islam est missionnaire et virulent (v. Chronicon, II, 155 ; VI, 808-809), ayant supplanté ou détruit le paganisme plus facile à convertir à la foi chrétienne (v. Chronicon, IV, 667). Des conversions existent mais restent rares (v. Chronicon, II, 488 ; V, 201-202). De plus, il y a le problème de l'apprentissage de la langue arabe (v. Chronicon, II, 236-237 ; IV, 199, 216-218, 526 ; V, 196). Ensuite, un délicat problème social et religieux se pose : celui des Musulmans convertis, ces « néo-chrétiens » (v. Chronicon, V, 372, 506, 515 ; VI, 250-251, 677-681). Peuvent-ils même se faire Jésuites (v. Chronicon, III, 370-371 ; V, 527) ?

     

    IV. La proposition de saint Ignace.

                Deux ans plus tard, dans une plus longue lettre[23], Ignace développe dans tous les détails son projet d'une « paix impériale » (cf. la pax romana)[24], pour laquelle il serait constitué, autour de Charles-Quint (1500-1558)[25], une « grande armée » européenne qui rétablirait un nouvel ordre chrétien en Méditerranée. Les commentateurs parlent ici d'une « ébauche [...] d'une réunification ou d'une nouvelle universalisation chrétienne du monde, au-delà des projets nostalgiques de croisade, dépassés par Ignace après 1537 et le renoncement à Jérusalem » (p. 815). Avec comme arrière-fond la célèbre « méditation sur les deux étendards »[26] contenue dans les Exercices ([136] et suiv.), Ignace considère donc plus que jamais l'Empire ottoman, alors à son apogée (nouvelle Babylone ?), comme la première menace pour l'Église et rappelle à ce propos aux princes chrétiens leurs lourdes responsabilités. En plus d'une pacification politique et d'une plus grande liberté dans la circulation des biens et des personnes, Ignace a en vue, en priorité, le scandale de la souffrance des Chrétiens captifs dont beaucoup se convertissent de force à l'Islam :

                « Les raisons qui font sentir cette nécessité sont les suivantes :

                Premièrement. L'honneur et la gloire de Dieu sont en grande souffrance[27]. Des chrétiens de quantité de pays, grands et petits, sont emmenés en esclavage chez les infidèles. Beaucoup d'entre eux renient la foi du Christ, l'expérience nous le montre, au grand chagrin de ceux qui ont à cœur la conservation et le progrès de notre sainte foi catholique.

                La 2e. Un grand nombre de personnes se perdent, grevant ainsi la conscience de ceux qui devraient y pourvoir et n'y pourvoient pas. Des gens, des enfants, des personnes de tout âge, dégoûtés par cet esclavage si pénible et les maux sans nombre que les infidèles leur font souffrir, se font maures ou turcs. Il y en a tant de milliers qu'au jour du Jugement les princes verront s'ils avaient le droit de tenir pour rien tant d'âmes et tant de corps qui valent bien plus que leurs rentes, leurs dignités et leurs titres, puisque pour chacune d'elles le Christ notre Seigneur a payé de son sang et de sa vie. [...][28] » (p. 816).

                C'est le même cri d'indignation que poussait déjà, trois siècles plus tôt, saint Louis, pour qui le sang des martyrs chrétiens en terre d'Islam « criait au Seigneur pour le peuple chrétien »[29]. Selon Ignace, il est donc temps de réagir, de reprendre le terrain abandonné, de réoccuper la place délaissée, sinon tout est perdu. Dans son plan de combat « sous l'étendard de la Croix », où la meilleure défense n'est autre que l'attaque, il s'agit de faire le nécessaire, de parer au plus urgent, c'est-à-dire de réduire la puissance des Turcs qui divisent l'Église, dressant les états chrétiens les uns contre les autres pour mieux régner. Ignace propose véritablement une reconquista de grande ampleur qui procurera « un grand bien pour le peu qui reste de la chrétienté » (p. 818). Et la flotte chrétienne, de plus, « irait chercher les infidèles chez eux et ferait autre chose que se défendre avec peine sur ses propres territoires[30] » (p. 817).

                Pour ce projet qui dépasse de loin son propre ordre, Ignace fait appel aux ordres religieux et chevaleresques, aux prélats et aux seigneurs, aux militaires séculiers, aux marchands, aux villes et aux pays de l'Empire, au roi du Portugal, aux républiques italiennes, au pape, etc. On peut être surpris de trouver l'aide du « Vicaire du Christ en terre » appelée seulement en dixième et dernière position. Ignace ne semble pas se sentir ici très suivi par Jules III (pape de 1550 à 1555), qui par ailleurs porte à la Compagnie de Jésus une grande bienveillance en multipliant faveurs et privilèges [31] :

                « La 10e aide pourrait et devrait venir du pape et des terres de l'Église, si Dieu lui inspire cette grande pensée. Sinon, qu'il concède du moins les mesures plus haut suggérées. Ce ne sera pas peu » (p. 818).

                Nous possédons le bref, mais précieux, témoignage contemporain de Polanco qui explique la réception du projet d'Ignace par l'empereur Charles-Quint :

                « [...] Le projet parut assez bon au Vice-Roi [Jean de Vega]. Sous son premier aspect [armement d'une flotte puissante], il répondait au plus ardent désir de l'Empereur lui-même et du Prince Philippe, mais sur le point qui concernait le financement, le projet leur parut difficile à réaliser, bien que le moyen suggéré par le Père Ignace lui parût excellent, et il manifesta sa satisfaction non seulement par la lettre qu'il adressa au Père Ignace, mais encore en lui demandant de pousser lui-même son projet. Je fais connaître cet incident pour montrer comment le zèle du Père Ignace s'intéressait aux affaires publiques et qu'il ne regardait pas comme un souci étranger à sa profession de s'occuper de ce genre d'affaires »[32].

                L'empereur avait déjà lutté contre l'expansion ottomane sous Soliman le Magnifique, assiégeant victorieusement Tunis (1535) et échouant devant Alger (1541), mais le grand évènement qui mit fin aux percées des Turcs fut bien sûr, une trentaine d'années plus tard, la victoire maritime de Lépante qu'on a pu appeler la « victoire du Christ »[33]. Les commentateurs de notre lettre doutent de l'influence d'Ignace : « Il n'est pas sûr de ce point de vue, contrairement à ce qu'on a parfois laissé entendre, que la bataille de Lépante soit une réponse tardive de Charles Quint [post mortem ?] à la proposition originale d'Ignace » (p. 815). Le P. Louis Charles écrivait quant à lui : « On le voit, le plan proposé par saint Ignace, pour briser la puissance ottomane, diffère peu de celui qu'adopta, vingt ans plus tard, Juan d'Autriche, le glorieux vainqueur de Lépante (7 octobre 1571). Son mémoire parvint-il jusqu'à Charles-Quint ? Nous l'ignorons. S'il eût été mis à exécution du vivant du grand Empereur, la terreur des Turcs et le protecteur de la chrétienté, le triomphe de Lépante aurait été certainement moins coûteux, et les résultats en eussent été plus durables. L'ambition d'Ignace en rêvant la création d'une grande Armada destinée à maîtriser la puissance turque lui faisait entrevoir l'espoir d'une autre conquête infiniment plus glorieuse et plus chère à son cœur d'apôtre. Nous voulons parler de l'extension du règne de Jésus-Christ dans ces contrées, autrefois si chrétiennes et malheureusement courbées depuis des siècles sous la domination dégradante du Croissant » (p. 35-36). A propos, on peut remarquer que l'on trouve assez souvent le croissant de lune dans l'iconographie trinitaire « moderne », ainsi que sur le sceau d'Ignace de Loyola, entre deux étoiles, sous le h du célèbre IHS[34] : il est difficile de croire qu'il renvoie, dans ce dernier cas, essentiellement à l'Islam. Le P. Maurice Giuliani, S. J., écrit à propos d'Ignace : « une force l'habitait, venue d'ailleurs, qui le fit passer du service d'un roi au service de Dieu, de Jérusalem à Rome, des intérêts particuliers aux tâches universelles. De cette force intérieure, Ignace livra lui-même le secret, qui était précisément ce nom de « Jésus Sauveur des hommes » qu'expriment les trois initiales IHS. Pourquoi le croissant et les deux étoiles qui l'accompagnent ? Allusion à la Terre Sainte ? Peut-être. Ce qui compte pour nous, c'est qu'Ignace ait choisi et ce monogramme et l'ensemble de ce sceau pour éclairer son action et, par là, discrètement, son expérience la plus personnelle. Le IHS du préposé général jette sa lumière sur la « description de l'univers » d'Oronce Fine, comme, dans les Exercices, les trois Personnes divines regardent « toute l'étendue et la circonférence du monde entier, pleine d'hommes » » (Écrits, p. 7).

     

    V. Mise en perspective.

                Cet aperçu de la question n'a eu d'autre but que de donner le témoignage, précis et précieux, d'un grand serviteur de Dieu sur le problème du rachat des Chrétiens captifs et l'utilité des ordres rédempteurs. Voici la conclusion de l'ouvrage du P. Charles que nous avons déjà beaucoup cité : « [...] l'action des Jésuites ne s'exerça que par intermittence dans les États Barbaresques. Il n'y a en cela rien d'étonnant, si l'on se rappelle que l'évangélisation de ces contrées était confiée, depuis des siècles, aux dignes fils de saint François et aux intrépides religieux rédempteurs des ordres de la Trinité et de la Merci, sans parler de l'admirable saint Vincent de Paul et de ses fils qui vinrent encore plus tard arroser de leurs sueurs ces contrées infidèles. Les Jésuites ne firent que leur prêter main-forte, sur la demande des rois d'Espagne et de Portugal ou des gouverneurs des places occupées sur le littoral » (op. cit., p. 133).

                On pourrait aussi faire quelques rapprochements, en sautant par-dessus les siècles, entre saint Jean de Matha et saint Ignace de Loyola. Avant d'aller à Rome, tous les deux sont « montés » à Paris pour leurs études : Jean y eut sa vision fondatrice, certainement en l'église de l'abbaye de Saint-Victor, et Ignace y fit avec ses six compagnons un vœu solennel dans la « chapelle des Martyrs » de Montmartre[35]. On peut appliquer aussi à Jean de Matha ce qualificatif si juste donné par Nadal à son maître Ignace : « in actione contemplativus »[36]. Les devises des deux ordres insistent semblablement sur la gloire de Dieu : « Gloria Deo uni et trino et captivis libertas » et « Ad majorem Dei gloriam ». Par ailleurs, dans son œuvre spirituelle, le Réformateur espagnol des Trinitaires, saint Jean-Baptiste de la Conception (1561-1613), « mentionne les Jésuites Ignace de Loyola, François de Borgia, Pierre Ribadeneira, François Arias et Alphonse Rodriguez »[37]. On peut noter enfin - et surtout - le caractère essentiellement trinitaire et eucharistique de la mystique ignatienne, avec notamment l'importance des « messes de la très Sainte Trinité » dites par Ignace[38], que des litanies nomment « Mysterii SS. Trinitatis scrutator sanctissime »[39]. Il avait, dans les « temps » de ces messes (avant, pendant et après), des visions intellectuelles[40] de la Trinité sous la forme d'une sorte de soleil spirituel, flamboyant et rayonnant ; le même qui entoure le IHS dans la vignette de la première édition des Exercices spirituels[41].

     

                Je tiens à remercier le P. André Ravier, S. J., qui a bien voulu lire ce texte. Ses précieuses remarques d'historien m'ont permis d'enrichir ma réflexion, principalement en fonction du Chronicon de Polanco.

     

    Jean-Marc Boudier

     

    [Article paru dans la revue Les Captifs Libérés (Les Cahiers du C.E.R.O.R.), n° 1-2 (novembre 1994), pages 6-22].

     

    [1]. Coll. « Christus » n° 76, Desclée de Brouwer-Bellarmin, 1991. Par ailleurs, nous renverrons souvent le lecteur au Chronicon de Jean de Polanco : Vita Ignatii Loiolae et rerum Societatis Jesu Historia auctore Joanne Alphonso de Polanco ejusdem Societatis sacerdote, Madrid, 1894-1898, 6 vol.

    [2]. Lettre 4142, « A Alphonse Salmerón » (Rome, 4 février 1554), p. 870-871 et lettre 5544, « A Jérôme Domenech » (Rome, 18 juillet 1555), p. 950-951.

    [3]. V. Chronicon, IV, 197-198, 212-213 ; V, 205.

    [4]. « De son vivant, le fondateur de la Compagnie de Jésus refusa toujours de s'occuper des œuvres qui avaient pour but direct le rachat des esclaves chrétiens. La Providence y avait déjà largement pourvu en suscitant les deux grands Ordres Rédempteurs de la Très Sainte Trinité et de la Merci. Les gouverneurs de la grande Confrérie de Naples pour la rédemption des captifs ayant fait des démarches pressantes auprès de lui, afin d'en obtenir un Père comme directeur, il s'y refusa formellement, déclarant que ces pieuses associations, où la question d'argent tenait tant de place, n'étaient pas selon l'esprit des Constitutions de la nouvelle Compagnie" (Louis Charles, S. J., Les Jésuites dans les Etats Barbaresques : Algérie et Maroc, ouvrage posthume publié par le R.P. A. Rosette, Paris, Lethielleux, 1914, p. 123). Sur la présence de l'Ordre de la Merci à Naples, l'abbé Michel Even écrit : « Dans presque tous les ports [d'Italie] il y a un couvent de l'Ordre ; quelquefois plusieurs comme à Naples où il y en eut trois. La dévotion à Notre Dame de la Merci est traditionnelle dans l'ancienne capitale du royaume des Deux Siciles, où dans l'église de la Confrérie des Magistrats, « Santa Maria degli Schiavi », l'on vénère la statue de la « Madonna della Mercede » aux pieds de laquelle St Alphonse de Liguori prit la résolution de renoncer au monde et déposa son épée de gentilhomme. L'épée et la statue y sont encore " (Une page de l'Histoire de la Charité dans l'Église catholique : l'Ordre de la Merci pour la rédemption des captifs, 2e éd., Rome, 1918, p. 77). En ce qui concerne l'Ordre de la Sainte-Trinité, un couvent espagnol (province d'Aragon) sera fondé en 1560 à Naples (v. Paul Deslandres, L'Ordre des Trinitaires pour le rachat des captifs, Paris-Toulouse, 1903, t. I, p. 81-82, 223, 302 et t. II, pièce n° 138).

    [5]. Lire André Ravier, S. J., Ignace de Loyola fonde la Compagnie de Jésus, coll. « Christus » n° 36, Desclée de Brouwer-Bellarmin, 1974, p. 187.

    [6]. « Nom donné aux patentes des souverains ottomans (la première date de 1528 pour le port d'Alexandrie) protégeant les Français de la capture et de l'esclavage, et destinées à faciliter les échanges commerciaux. Mais elles ne s'étendront à la totalité des Échelles du Levant qu'en 1569 » (p. 871, n. 1). Lire, pour plus de détails, l'ouvrage de Mgr Basile Homsy : Les Capitulations et la protection des chrétiens au Proche-Orient aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, Harissa (Liban), Imprimerie Saint Paul, 1956.

    [7]. V. Les plus illustres captifs..., manuscrit de la bibliothèque Mazarine édité intégralement pour la première fois par le R. P. Calixte de la Providence, Lyon-Paris, Delhomme et Briguet, 1892, t. II, p. 89-92, 121-125 et 260-263.

    [8]. Lettre 4735, « A Michel de Nobrega » (Rome, 25 août 1554), p. 896-897.

    [9]. Sur la menace turque à Ormuz et aux Indes, voir le Chronicon de Jean de Polanco (II, 745-753). On peut ainsi lire : « Ipse autem sacerdos, nomine Michaël Nobrega, in servitutem adductus est. Quamvis enim illi ipsi turcae, quibus tradidit Deus arcem Maschatam, ubi usura et alia peccata gravia regnare dicebantur, lusitanis quosvis homines captos redimendi copiam fecissent, Gubernator tamen arcis Ormuzii, quod se turpiter dedidissent, in terrorem aliorum eos redimere noluit » (II, 747).

    [10]. Nous avons déjà aperçu plus haut ce choix initial d'Ignace pour la pauvreté, exprimé notamment dans ses « Élections » sur la pauvreté (Écrits, p. 321-323). De même que les Trinitaires furent appelés « les frères aux ânes », par souci d'imiter la pauvreté et l'humilité du Christ - ce qui les distingue des ordres chevaleresques et militaires, Ignace fut désigné sous le nom du « Pèlerin », « pensant à aller nu-pieds à Jérusalem » (Récit, [8], dans Écrits, p. 1022) et échangeant ses vêtements avec ceux d'un pauvre au sanctuaire marial de Montserrat, épisode qui suit celui de la rencontre avec un Maure (Récit, [15] et suiv., dans Écrits, p. 1026-1028). On peut lire aussi la très instructive lettre à Jérôme Nadal, envoyée de Rome et datée du 29 juin 1553 (Écrits, p. 847-848).

    [11]. « Qu'il lui plaise de vous maintenir dans la pureté et la fermeté de sa sainte foi catholique [...] » (p. 897).

    [12]. Cité par Ignace : « Nos détresses d'un moment sont légères par rapport au poids extraordinaire de gloire éternelle qu'elles nous préparent » (II Cor., IV, 17 ; cf. Rom., VIII, 17-18 et I Pierre, I, 6-7) ; lire tout le passage. Saint Louis - qui appréciait beaucoup les Trinitaires - écrivait à propos de la mort de son frère Robert d'Artois pendant la septième Croisade (en 1250) : « [...] car nous croyons et nous espérons qu'ayant reçu la couronne du martyr, il est allé dans la céleste patrie, et qu'il y jouit de la récompense accordée aux saints martyrs » (Les Propos de saint Louis, présentés par David O'Connell et préfacés par Jacques Le Goff, Gallimard-Julliard, 1974, coll. « Archives », p. 165).

    [13]. Ps. LXXXVII, 7. Lire tout le psaume.

    [14]. Louis Charles, op. cit., p. 63.

    [15]. V. Chronicon, II, 379-380.

    [16]. V. Chronicon, VI, 776-777.

    [17]. V. Chronicon, III, 442-446 ; IV, 567-571. Souvent l'integritas des deux Jésuites les fait apprécier des Musulmans (v. Chronicon, I, 329-330 ; III, 442).

    [18]. Lire André Ravier, Les Chroniques saint Ignace de Loyola, Nouvelle Librairie de France, 1973, p. 128, 142, 182, 202, 224, 278-279 et 285 ; cf. Ignace de Loyola fonde la Compagnie de Jésus, p. 201-202.

    [19]. Lettre 1267, « A l'Armée d'Afrique » (Rome, 9 juillet 1550), p. 774. Voir Louis Charles, op. cit., p. 16-18 et tout le chap. II intitulé : « Les Jésuites prennent part à l'expédition d'Africa en Tunisie (1550) ».

    [20]. Cf. saint Jean Climaque (L'Échelle sainte, I : « Du renoncement, qui se fait par une sainte violence, à la vanité de la vie mondaine », 21) et Hugues de Saint-Victor (v. Patrice Sicard, Hugues de Saint-Victor et son École, Brépols, 1991, p. 100-101).

    [21]. Jean de Vega (1507-1558), vice-roi de Sicile depuis 1547, avait connu Ignace au temps où il était ambassadeur de Charles-Quint à Rome. Les deux hommes devinrent grands amis.

    [22]. Ignace de Loyola fonde la Compagnie de Jésus, p. 165 ; cf. Les Chroniques saint Ignace de Loyola, p. 131. D'après le Chronicon de Polanco, II, 45.

    [23]. Lettre 2775 (cf. 2774), « A Jérôme Nadal » (Rome, 6 août 1552), p. 815-818. Cf. Jean de Polanco, Chronicon, II, 555 ; V, 212. Cf. Louis Charles, op. cit., p. 29-36 ; Saint Ignace de Loyola, Lettres spirituelles, choisies et traduites par Paul Dudon, S. J., éd. Spes, 1933, p. 193- 197.

    [24]. Un peu moins de cent ans auparavant avait eu lieu une intéressante initiative que l'on peut rapprocher de ce que demande Ignace. En effet, désireux d'unir entre eux les Princes de la Chrétienté pour combattre les Turcs, Paul II (pape de 1464 à 1471) promulgua en novembre 1469 une bulle datée de Rome par laquelle il instituait une « Confrérie de la Paix universelle ». Cette bulle fut communiquée au roi de France par René de Lorraine, et Louis XI la transmit aux membres de son conseil de Tours comme des « lettres apostoliques contenans certaine forme de nouvelle et religieuse fraternité ou confrarie de la paix universelle ». L'examen requis doit tenir compte de ce « que ceste matière est nouvelle et de grand bien et conséquence, ainsi qu'il nous semble, [...] désirerions de tout notre cuer icelle sortir et avoir son plain effect... ». Mais la promulgation de cette bulle nécessite peut-être quelque modification afin de ne porter aucune atteinte aux droits royaux alors en vigueur, modification que Louis XI met à la charge des membres de son conseil (la lettre de Louis XI datée du 16 août 1470 a été vendue en vente publique à Paris-Drouot le 21 janvier 1994).

    [25]. Les historiens sont divisés quant à l'idée que Charles-Quint se faisait de sa « mission divine » (lire par exemple L. Pfandl, Philippe II d'Espagne, p. 33 et 603 ; Jean Delumeau, La Civilisation de la Renaissance, p. 40-41).

    [26]. Cf. saint Augustin et Hugues de Saint-Victor (v. P. Sicard, op. cit., p. 100-103).

    [27]. Saint Louis débutait de même sa Lettre à ses sujets sur sa captivité et sa délivrance (Acre, 1250) : « Pour l'honneur et la gloire du nom de Dieu, désirant de toute notre âme poursuivre l'entreprise de la Croisade [...] » (op. cit., p. 163).

    [28]. Le P. Jean Nuñez Barreto, que nous avons déjà rencontré plus haut, écrit de même tout dévoué à la cause des captifs :

                « Quelles excuses les grands et les riches produiront-ils, au jour redoutable du jugement, lorsque le Christ apparaîtra avec ses plaies ouvertes, demandant compte à chacun des biens qu'il lui a donnés et de l'usage qu'il en a fait [cf. II Cor., V, 10] ? Et dire que les grands et les riches dépensent leurs rentes et leur fortune en constructions somptueuses, en plaisirs et en fêtes, alors que les âmes, rachetées au prix du sang de Jésus-Christ, se perdent ici et apostasient leur religion, faute d'argent pour les délivrer des horreurs de la captivité » (cité par Louis Charles, op. cit., p. 66-67).

    [29]. « [...] Quelques-uns encore ne sont sortis de prison qu'en donnant de l'argent. Quant aux autres choses, les émirs n'ont rien voulu rendre ; mais ce qui est plus odieux après la trêve conclue et jurée, c'est qu'au rapport de nos commissaires et des captifs dignes de foi qui sont revenus de ce pays, ils ont choisi parmi leurs prisonniers des jeunes gens qu'ils ont forcés, l'épée levée sur leur tête, d'abjurer la foi catholique et d'embrasser la loi de Mahomet, ce que plusieurs ont eu la faiblesse de faire ; mais les autres, comme des athlètes courageux, enracinés dans leur foi et persistant constamment dans leur ferme résolution, n'ont pu être ébranlés par les menaces ou par les coups des ennemis, et ils ont reçu la couronne du martyre. Leur sang, nous n'en doutons pas, crie au Seigneur pour le peuple chrétien [...]. Courage donc, soldats du Christ ! Armez-vous et soyez prêts à venger ces outrages et ces affronts » (op. cit., p. 169-171). On peut donc constater que du temps de saint Louis à celui de saint Ignace, la situation de la Chrétienté face aux Musulmans ne s'est guère améliorée et que les mêmes scandales se poursuivent impunément.

    [30]. Rappelons que Soliman Ier, allié de François Ier contre Charles-Quint, prit part personnellement à plusieurs campagnes en Europe : conquête de la Hongrie (1526), siège de Vienne (1529). Polanco insiste ainsi, dans son Chronicon, sur la menace turque, politique et militaire, en Europe : Vienne (II, 275 ; V, 235), la Corse (III, 64, 80-107), la Sicile (III, 198), Naples (IV, 182), etc. ... En 1537, Paul III (pape de 1534 à 1549) tenta en vain, depuis Nice, de réconcilier François Ier et Charles-Quint pour créer une sainte ligue contre le péril turc (v. A. Ravier, Ignace de Loyola fonde la Compagnie de Jésus, p. 25).

    [31]. V. A. Ravier, Ignace de Loyola fonde la Compagnie de Jésus, p. 168.

    [32]. Chronicon, année 1552 ; dans André Ravier, La Compagnie de Jésus sous le gouvernement d'Ignace de Loyola (1541-1556) d'après les Chroniques de Juan-Alphonso de Polanco, coll. « Christus » n° 74, Desclée de Brouwer-Bellarmin, p. 182-183. La dernière phrase est à retenir (cf. Chronicon, IV, 217-218).

    [33]. Lire Michel Lesure, Lépante. La crise de l'Empire ottoman, Julliard, coll. « Archives », 1972.

    [34]. Reproduit dans la préface des Écrits. Le h est ici en minuscule, la hampe formant une croix, ce qui ressemble curieusement à l'ancien symbole chimique de Saturne ou du plomb.

    [35]. V. André Ravier, Ignace de Loyola à Paris (1528-1535), supplément de Vie Chrétienne, n° 366, 1992.

    [36]. Monumenta Historica Societatis Jesu, Epistolae, P. NADAL, IV, 651.

    [37]. Dictionnaire de Spiritualité, art. de Jesús de la Virgen del Carmen, t. VIII, col. 802.

    [38]. Lire le Journal des motions intérieures et l'introduction qu'en donne Pierre-Antoine Fabre dans les Écrits : « La vie avec la Trinité » (p. 317-318). Cf. Joseph de Guibert, Saint Ignace mystique d'après son Journal spirituel (extr. de la Revue d'Ascétique et de Mystique, t. XIX, 1938), Toulouse, 1950, p. 34 et suiv.

    [39]. Dans Neuvaines en l'honneur des saints de la Compagnie de Jésus, Paris, 1792, p. 60. Lire aussi le Récit, [28] et [29] (Écrits, p. 1033-1034).

    [40]. « Très nombreuses intelligences de la très Sainte Trinité, qui illuminaient l'esprit, au point qu'il me semblait qu'à force d'étudier je n'en saurais pas autant » (Écrits, p. 339).

    [41]. Rome, 1548. Reproduit dans les Écrits au dos de la jaquette.

     

  • D'une croix à l'autre : Trinitaires et Templiers.

    Le Prieuré de Dinard en Ille-et-Vilaine et l’enclos de Saint-Maudez dans les Côtes-d’Armor.

    (texte et illustrations de Jean-Marc Boudier)

     

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                A l’extrémité du parc du Prieuré de Dinard[1] (vers l’Est où se trouve la plage du Prieuré), on peut admirer un intéressant calvaire, dit parfois « la croix de Monsieur Henry de La Mettrie », comportant un certain nombre de détails symboliques. Il serait en fait la copie presque conforme du « calvaire des Templiers » de Saint-Maudez (22980, près de Dinan où les Trinitaires possédaient aussi une maison) et pourrait dater de la reconstruction de l’original à la seconde moitié du 18e siècle. Le socle est octogonal, comme dans beaucoup de monuments d’origine templière, représentant les huit béatitudes de l’Évangile. Ce socle est entouré d’une table carrée, elle même fixée, avec quatre colonnes, sur une assise carrée à trois marches (image de la « triple enceinte » celtique ?). Sur le bas épais et cylindrique du fût de la croix, on voit une procession - dans le sens des aiguilles d’une montre - de neuf chevaliers (avec des épées) et moines (avec des livres) agenouillés les mains jointes. Au sommet du calvaire, une représentation biface montre d’un côté une Vierge à l’Enfant (assez proche de celle qui se trouve en haut du porche latéral de l’église de Plurien, originaire d’un établissement templier), et de l’autre le Christ sur la Croix entre la Vierge et saint Jean, surmontant une série de six personnages « orants » représentés deux par deux, face à face et enchaînés mutuellement : ils pourraient s’agir de prisonniers que les Trinitaires ont pour mission de racheter, les visages tournés vers le Ciel, vers le Christ et Notre-Dame du Bon-Remède (une statue ancienne en est conservée dans la chapelle du Prieuré). Les chiffres trois, six, neuf peuvent faire aussi allusion à la Sainte Trinité.

     

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                La croix du cimetière de l’enclos paroissial (où se trouve un magnifique if millénaire) de l’église de Saint-Maudez remonterait à la fin du 13e ou au début du 14e siècle, d’origine templière. Elle fut reconstruite au 18e siècle (1774[2]) et peut-être transformée, avec cinq marches. Autrefois, le cylindre qu'entourent neuf personnages agenouillés (dont quatre chevaliers[3]) tournait sur lui-même, comme une sorte de « moulin à prière ». La signification de l’ensemble reste encore à préciser selon ce que l’on a pu appeler le « rébus des Templiers ».

                On peut mentionner encore les vestiges d'un vieil édifice appelé le Temple des Templiers, situés non loin du cimetière et du presbytère (voir inventaire de 1805). Selon certains, le château de Thomatz à Saint-Maudez, bâti par la famille Gouyon-Thomatz, branche cadette des Gouyon-Matignon, aurait été édifié à l’endroit d’un ancien fief des Templiers. Non loin de Saint-Maudez, on trouve aussi des traces de la présence de Templiers à Vildé-Guingalan (22980), avec une rue des Templiers (les chevaliers du Temple de La Nouée, à Yvignac, possédaient à Vildé une sous-commanderie et un vicus, sorte de ferme). 

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                Par ailleurs, sur la route de Dinard à La Richardais, exactement à l'angle sud-ouest de l'enclos de l'ancien Prieuré des Trinitaires, sur une sorte de petite terrasse aménagée en hauteur contre le mur extérieur, se trouve une très ancienne petite croix (70 cm.) datant du 14e ou du 15e siècles et à demi rongée et patinée par le temps. Cette croix, plantée sur une large pierre octogonale. Elle indique le croisement de la voie se dirigeant vers La Vicomté et du chemin menant à la plage du Prieuré. 

     

    [1] Lire de Jean-Marc Boudier « Les maisons trinitaires de Dinard et de Dinan », dans Le Pays de Dinan, 1994, pp. 287 et suivantes.

    [2] L’église de Saint-Maudez, qui avait été donnée aux Templiers, a été reconstruite entre 1772 et 1792.

    [3] Certains y ont vu quatre chevaliers, trois frères vêtus d’une chape et deux dignitaires se distinguant par un manteau sans capuche.