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  • La sphère et le polyèdre : l’encyclique Fratelli Tutti

    La sphère et le polyèdre ou les égarements de l’encyclique Fratelli Tutti

     

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    Le chemin spirituel

                La voie spirituelle est considérée traditionnellement comme un chemin intérieur de perfection orienté vers le centre spirituel, le « lieu du cœur » du « Royaume de Dieu qui est au-dedans de nous ».

                L’appropriation chrétienne du symbole antique du labyrinthe (présent dans un certain nombre de cathédrales) nous offre une image permettant de visualiser cette réalité d’un pèlerinage difficile mais salvateur, où l’on sort des frontières de nos propres suffisances pour devenir des voyageurs en terre étrangère, dans le désert à traverser pour nous purifier. Ce « centre spirituel » se retrouve projeté dans le monde géographique avec de « hauts-lieux » de pèlerinage, de ressourcement, de recentrage et d’ancrage (que ce soit Jérusalem, Rome, le Mont Saint-Michel, etc.). Ces lieux peuvent par ailleurs revêtir plus ou moins d’importance selon les évolutions historiques et refléter le centre spirituel suprême de plus en plus occulté et inaccessible. C’est le « refuge défensif et la citadelle fortifiée », la « retraite » dont il est fait mention dans le psaume 51. Mais si Rome n’est plus dans Rome, que fait-on ?

     

    Le centre et la circonférence

                Une autre image traditionnelle de la voie spirituelle est le passage de la circonférence au centre du cercle (et vice-versa). Nous ne pouvons que penser ici à la célèbre phrase de Pascal dans ses Pensées (1669) : « Dieu est une sphère infinie, dont le centre est partout et la circonférence nulle part » et surtout aux réflexions métaphysiques précédentes du cardinal Nicolas de Cues sur le même sujet, notamment dans sa Docte Ignorance (1440). René Guénon a donné sur ce thème des avis pertinents au chapitre 29, intitulé « Le centre et la circonférence », de son Symbolisme de la Croix (1931), montrant l’inversion de rapport entre la « sphère infinie » divine et sa projection sur le monde :

                « Donc, pour résumer ceci en quelques mots, nous pouvons dire que, non seulement dans l’espace, mais dans tout ce qui est manifesté, c’est l’extérieur ou la circonférence qui est partout, tandis que le centre n’est nulle part, puisqu’il est non manifesté ; mais (et c’est ici que l’expression du « sens inverse », prend toute sa force significative) le manifesté ne serait absolument rien sans ce point essentiel, qui n’est lui-même rien de manifesté, et qui, précisément en raison de sa non-manifestation, contient en principe toutes les manifestations possibles, étant véritablement le « moteur immobile » de toutes choses, l’origine immuable de toute différenciation et de toute modification. »

     

    Une troisième encyclique

                Le pape François vient de faire paraître sa troisième encyclique : Fratelli Tutti (2020), consacrée à la fraternité et à l’amitié sociale mais s’éloignant souvent de la traditionnelle doctrine sociale de l’Église. Elle fait suite à Lumen fidei (2013) sur la foi (en fait due à Benoît XVI) et à Laudato si’ (2015) sur l’écologie intégrale et plus généralement « la sauvegarde de la maison commune » ; en partie la reprise d’une écologie panthéiste, animiste et païenne, avec l’adoration de Mère Nature incarnée sous les traits de la Pachamama.

                Son texte s’inscrit dans l’actualité immédiate et notamment la crise mondiale de la « pandémie » de coronavirus COVID-19, dont il ne dénonce pas la fraude et la manipulation et qu’il considère comme un moment utile pour nous remettre en question. Cela permet surtout d’avancer et de franchir une étape supplémentaire dans la réalisation de l’agenda de la tyrannie mondialiste : la peur du virus, après celle du terrorisme islamiste. L’auteur se veut résolument moderne et y fait ainsi l’éloge d’internet et d’une manière générale d’un monde connecté et ainsi unifié.

     

    Break the Wall

                Le pape nous y invite à un curieux « nouveau paradigme » (déjà mis en place dans Laudato si’) correspondant à un décentrage d’inversion où effectivement, dans le monde, le « centre » spirituel serait désormais « partout », y compris dans les autres religions et dans les domaines profanes, notamment de la politique et de l’économie. Pour lui, de même, il n’y a plus de « circonférence », d’une manière générale plus de limite et de délimitation, plus de frontière, plus de séparation, plus d’identité intrinsèque et quelque part logiquement plus de sacré et d’absolu. Ce qui est plus grave mais ne peut qu’en découler. Car l’acte premier de toute action religieuse est de délimiter au sol un espace sacré, un enclos séparé du profane, un temple dédié à la divinité. De même toute civilisation établit une loi stable sur un territoire délimité où elle sera appliquée. Il ne faut pas confondre les murs à abattre de Jéricho et ceux, bénis et divins, de Jérusalem comme il est dit dans les Psaumes :

                « Répands par ta grâce tes bienfaits sur Sion, bâtis les murs de Jérusalem ! » (Ps 51, 20).

                S’il n’y a plus de limite, il n’y a plus de propriété privée, plus de séparation non plus entre l’intérieur et l’extérieur, et si l’on pousse le raisonnement à l’extrême pourquoi pas aussi entre le bien et le mal, le vrai et le faux. La séparation est le principe même de la purification et le discernement celui du choix libre.

            Il est plus que dangereux de vouloir abolir toute frontière – réelle ou symbolique – et de déplacer (et dépasser !) les bornes. Cette borne est celle qui marque la limite d’un champ. La loi interdisait de déplacer de telles bornes (voir Dt 19, 14). Dieu exige tout particulièrement le respect de cette règle à l’égard des gens sans défense, tels que l’étranger, l’orphelin et la veuve (note de la TOB) :

                « Ne déplace pas la borne ancienne, que tes pères ont posée. » (Pr 22, 28).

               En dénonçant les « périphéries marginalisées » (4) et en voulant les réhabiliter, il ne fait que vouloir déplacer le centre vers la circonférence ou de faire de cette dernière le centre de toutes nos attentions. Quelle vision de la ville – devenue au cours des siècles un symbole de la solidification du monde – devons-nous avoir ? Construite autour du centre-ville « historique » ou éclatée en de nombreux quartiers ou arrondissements différents les uns des autres et avec les inévitables banlieues ?

             Pour lui, le mouvement de l’histoire humaine, après avoir été un élan centrifuge d’impérialisme, d’expansionnisme, de colonialisme, etc., doit désormais être une invasion centripète consentie, avec une obsession de l’accueil des vagues migratoires en Europe pour lesquelles il se fait le chantre de l’immigration de masse et de l’inévitable islamisation qui peut s’en suivre. Le migrant et l’étranger idolâtré. L’Europe chrétienne trahie et haïe.

                Dans ce refus de tout limes séparatif d’avec les « barbares », le pape se fait le laudateur tonitruant de l’open society tant vantée et répandue par l’État profond américain, et notamment par Georges Soros et sa fondation. Il parle ainsi de « fraternité ouverte » (1), de « penser un monde ouvert » (155), de « sociétés ouvertes qui intègrent tout le monde » (97), d’« un cœur ouvert au monde » (chap. 4). Dans son projet idéologique tragiquement utopique et désarmant (dans tous les sens du terme !), comme si l’on vivait dans un monde de bisounours, d’« établir des ponts, abattre les murs, semer la réconciliation » (276), le pape s’en prend aux « tours de guet et murs de protection » (4) de l’époque où vivait saint François d’Assise, à « la muraille de la ville antique » (27). On sent chez lui une véritable aversion pour ce qu’il appelle la « culture de murs » :

                « Réapparaît « la tentation de créer une culture de murs, d’élever des murs, des murs dans le cœur, des murs érigés sur la terre pour éviter cette rencontre avec d’autres cultures, avec d’autres personnes. Et quiconque élève un mur, quiconque construit un mur, finira par être un esclave dans les murs qu’il a construits, privé d’horizons. Il lui manque, en effet, l’altérité » » (27).

                Cette altérité (multiplicité, diversité) semble remplacer l’identité (unité), si importante pour le peuple d’Israël de l’Ancien Testament et pour l’Église du Christ du Nouveau Testament. Et s’il y une universalité (« catholicité ») du message chrétien, ce n’est que dans le Christ et par le Christ. La destruction des murs qu’il promeut et promet n’est pas forcément une ouverture sur l’autre mais peut tout aussi bien révéler la libération d’un individualisme refusant violemment toute tradition et toute règle. C’est le cas, par exemple, dans la célèbre chanson Break the Wall des Pink Floyd, dont il faut entendre attentivement les paroles (« Even in the most religious family there's a rebel. With my new education now », etc.). Veut-il aussi, dans sa lancée, renverser les murs de Jérusalem et ceux du Temple ou de l’Église, déjà bien fissurés ?

                Cette périlleuse ouverture à un monde lui-même désormais ouvert et transparent, dans la droite ligne de l’aggiornamento prôné par le Concile Vatican II, est en fait un dangereux éclatement et une dispersion funeste, ultime bombe des anarchistes du chaos organisé de la fin des temps. Cette « ouverture » inconsidérée, imposée mais aussi consentie, ne peut mener qu’à un suicide collectif – spirituel mais aussi matériel - d’un peuple chrétien offert en martyr. Au contraire de ce qui est affirmé, cette « ouverture » favorise les forts et les criminels et rend encore plus vulnérables les faibles et les innocents. D’une manière générale quelle est la place et la liberté de l’individu, quelle est la dignité de la personne humaine au sein de cette société ouverte vantée, où il n’aurait plus droit à aucune vie et pensée privées, aucun libre arbitre et aucune possibilité de choix ?

                Alors même qu’il défend la nécessité d’un devoir de mémoire et d’apprendre les leçons de l’histoire (surtout pour ce qui est de l’esclavagisme et de la Shoah), on voit bien que le pape va à l’encontre de tout ce que l’Occident chrétien a pu mettre en place pour se protéger tant physiquement et matériellement que spirituellement. On est bien loin ici, pour citer un exemple, de sainte Thérèse d’Avila, des châteaux de l’âme et des remparts de sa cité. D’un revers de main le souverain pontife balaie ainsi des siècles d’histoire et de spiritualité, dans un véritable mépris de tout esprit traditionnel, pour mieux coller à l’actualité et se fondre dans le milieu ambiant, s’y dissoudre devrait-on dire. Il renie ainsi une grande partie de l’enseignement doctrinal catholique, de saint Augustin à saint Thomas d’Aquin…

                Un autre exemple que l’on peut donner est celui de la mission divine de sainte Jeanne d’Arc, patronne de la France, qui se montre aux antipodes du message papal ici divulgué. D’une manière générale, l’Occident chrétien s’est construit autour d’un modèle chevaleresque, notamment défini par saint Bernard de Clairvaux, qui loin de favoriser l’oppression des faibles a permis justement de « défendre la veuve et l’orphelin » et le tombeau du Christ.

     

    Le refus de tout affrontement

                A force de prôner une certaine « coïncidence des opposés » et la conciliation des contraires dans une sorte de synthèse dialectique, l’intégration de toutes différences dans un modèle global, le refus de toute tension et de toute querelle (« prévaloir l’unité sur le conflit »), le déni du choc des civilisations, cela aboutit au contraire de ce qui est annoncé : à savoir une uniformisation de pensée. L’ennemi est désormais celui qui refuse d’adhérer à ce nouveau paradigme conceptuel, aussitôt traité de complotiste et montré du doigt comme un obstacle à la bonne marche de ce formidable progrès. Celui qui ne suit pas comme un mouton à l’optimisme béat est considéré comme passéiste et un frein pour la collectivité dont il ne partage pas le nouveau « style de vie ».

                L’amour du lointain remplace l’amour du prochain, dans une perspective où le salut ne peut venir que de l’étranger, où l’on ne peut apprendre que de l’autre.

                Car il est tout à fait naturel de vouloir se défendre et se protéger, défendre ce que l’on est, ce que l’on vit, défendre ses biens et les siens, défendre ses intérêts. C’est un réflexe même animal, ancré dans notre ADN. Cette défense est d’autant plus légitime en cas d’attaque avérée. Laisser ouverte à tout venant la porte de sa maison ou en laisser les clés à des inconnus étrangers, abattre les remparts de sa cité face aux envahisseurs potentiels, ce ne sont là guère des signes de prudence avisée ! Non, se méfier de l’ennemi et s’en protéger n’est pas un délire paranoïaque et un rejet viscéral de l’autre. Pour se protéger préventivement et résister aux attaques si celles-ci surviennent. Surtout lorsqu’il s’agit des grandes invasions historiques dissolvantes et encore plus des attaques de l’Ennemi du genre humain, de l’Autre… Et quel rempart retient encore les armées terribles de Gog et Magog ?

                Celui qui a chassé de son cœur les passions et les mauvaises pensées, les tentations de la chair, du monde (oui le monde !) et du Diable le ferme à l’extérieur et l’ouvre intérieurement aux influences du Saint-Esprit. Il « habite assis dans la retraite secrète du Très-Haut, à l’ombre protectrice du Tout-Puissant il restera pour la nuit dans la contemplation et le repos » (psaume 51).

     

    La figure du polyèdre

                Le pape François voit ainsi l’humanité, au contraire d’une sphère (qui peut être considérée comme une projection dans le temps et dans l’espace du point central originel), comme un « polyèdre » convergent, forme géométrique à trois dimensions qui n’efface pas les différences et respecte la pluralité en l’intégrant ; celui-ci à la différence de la « sphère » qui est « lisse et sans facettes » :

                « Il s’agit par conséquent de pratiquer une forme de connaissance et d’interprétation de la réalité, à la lumière de la « pensée du Christ » (cf. 1 Co 2, 16) dont le modèle de référence et de résolution des problèmes « n’est pas la sphère [...] où chaque point est équidistant du centre et où il n’y a pas de différence entre un point et un autre », mais « le polyèdre qui reflète la confluence de tous les éléments partiels qui, en lui, conservent leur originalité » [Evangelii gaudium, 236] ». (Veritatis Gaudium, 4d).

                Cette référence symbolique à ce « solide géométrique » peut de premier abord sembler peu courante et étrange. Elle nous fait penser à l’énigmatique polyèdre particulier à huit faces qui est présent dans la mystérieuse gravure Melencolia I (1514) d’Albrecht Dürer ; où l'on trouve aussi par ailleurs une sphère…

                Dans un message vidéo du 21 novembre 2013 à Vérone, François dit :

                « « Moins d’inégalités, plus de différences » est un titre qui souligne la richesse diversifiée des personnes comme expression des talents personnels et qui prend les distances de l’homogénéisation qui humilie et paradoxalement accroît les inégalités. Je voudrais traduire le titre à travers une image : la sphère et le polyèdre. La sphère peut représenter l’homogénéisation, comme une sorte de mondialisation ; elle est lisse, sans facette, égale à elle-même dans toutes ses parties. Le polyèdre a une forme semblable à la sphère, mais il est composé de multiples facettes. Il me plaît d’imaginer l’humanité comme un polyèdre, dans lequel les formes multiples, en s’exprimant, constituent les éléments qui composent, dans leur pluralité, l’unique famille humaine. Et il s’agit là d’une véritable mondialisation. L’autre mondialisation — celle de la sphère — est une homogénéisation. »

                Dans un discours lors de la Rencontre Mondiale des Mouvements populaires, le 28 octobre 2014, il affirme de même :

                 Aujourd’hui, vous pratiquez ici la culture de la rencontre, si différente de la xénophobie, de la discrimination et de l’intolérance que nous voyons si souvent. Entre les exclus se produit cette rencontre de culture où l’ensemble n’efface pas la particularité. C’est pourquoi j’aime l’image du polyèdre, une figure géométrique qui a de nombreuses facettes différentes. Le polyèdre reflète la confluence de toutes les diversités qui, dans celui-ci, conservent l’originalité. Rien ne se dissout, rien ne se détruit, rien ne domine rien, tout s’intègre. Aujourd’hui, vous êtes en train de chercher la synthèse entre ce qui est local et ce qui est mondial. »

                Dans l’exhortation apostolique post-synodale Christus vivit, du 2 avril 2019, il parle de ce « merveilleux polyèdre que doit être l’Église de Jésus Christ » (sic !).

                Dans une conférence sur la théologie à Naples, le 21 juin 2019, il déclare encore :

                « Je rêve de facultés théologiques où l’on vit la convivialité des différences, où l’on pratique une théologie du dialogue et de l’accueil, où l’on expérimente le modèle du polyèdre du savoir théologique, au lieu d’une sphère statique et désincarnée. »

                Dans son encyclique Fratelli Tutti qui nous occupe ici, centrée sur une lecture particulière et plutôt fondamentaliste de la parabole évangélique du Bon Samaritain, François revient sur ce symbolisme qui lui tient apparemment à cœur :

                « L’universel ne doit pas être l’empire homogène, uniforme et standardisé d’une forme culturelle dominante unique qui finalement fera perdre au polyèdre ses couleurs et aboutira à la lassitude. » (144) ;

                « Par des renoncements et de la patience, un gouvernant peut aider à créer ce magnifique polyèdre où tout le monde trouve une place. » (190) ;

                « C’est un style de vie visant à façonner ce polyèdre aux multiples facettes, aux très nombreux côtés, mais formant ensemble une unité pleine de nuances, puisque « le tout est supérieur à la partie ». Le polyèdre représente une société où les différences coexistent en se complétant, en s’enrichissant et en s’éclairant réciproquement, même si cela implique des discussions et de la méfiance. En effet, on peut apprendre quelque chose de chacun, personne n’est inutile, personne n’est superflu. Cela implique que les périphéries soient intégrées. » (215).

                Il cite encore son Evangelii gaudium :

                « « Ce n’est ni la sphère globale, qui annihile, ni la partialité isolée, qui rend stérile », c’est le polyèdre où, en même temps que chacun est respecté dans sa valeur, « le tout est plus que la partie, et plus aussi que la simple somme de celles-ci. » » (146, EG 235).

                Pour le pape, le savoir théologique ne semble pas devoir enfermer la vérité puisque son approche révèle ses multiples facettes à l’image du polyèdre. Ces multiples facettes polygonales sont en interdépendance, dans une vision holistique où « tout est lié », « tout est en relation » (Laudato si’). Ce sont donc comme plusieurs visages d’une même réalité (mais laquelle et celle-ci est-elle imposée ?), tous les hommes habitant une même « maison commune » et devant viser à un même « bien commun ». Mais lequel est-il ? Qui va le définir ? Il y a dans cette pensée un aspect « finaliste » et « utilitariste » dans le seul but d’une paix terrestre (tous frères pour la paix dans le monde et non pour Dieu...). Être « au service des autres » dans l’acception qui est donnée, loin d’être une libération et une réalisation de soi-même, devient en fait un asservissement : la partie doit être sacrifiée pour le tout, le détail pour l’ensemble, le particulier pour le général, l’intrinsèque pour le global, le local pour le mondial, etc. Selon un principe de subsidiarité et de solidarité érigé comme un absolu. Cela peut laisser présager une vaste dictature de modèle impérial, à la manière de la pax romana ou d’un « forum global » où chacun est invité.

     

    Une « mystique » du vivre ensemble

                Le passage de la « sphère » au « polyèdre émergent » permet aussi d’instaurer une sorte de « pyramide renversée », dans une étrange géométrie théologique de la protéiformité ouvrant à « la vraie mondialisation ». La société idéale proposée, à l’esthétique de patchwork et à la consistance d’éponge, ne peut être logiquement que multiculturelle, multiethnique, multiconfessionnelle, etc. L’idée n’est pas seulement qu’ensemble nous sommes plus forts mais que notre salut, au lieu de venir directement et uniquement de notre Sauveur (« être sauvé »), vient des autres, voire de l’autre (« se sauver ») :

                « Nous nous sommes rappelés que personne ne se sauve tout seul, qu’il n’est possible de se sauver qu’ensemble. » (32).

                La « Caritas in veritate » défendue par Benoît XVI se transforme curieusement en « Caritas in diversitate »… D’une « charité profanée », pour reprendre l’expression de Jean Borella.

                Notre sort serait donc de subir la dictature et la « mystique » de la fragmentation et du « vivre ensemble », sous prétexte de la solidarité universelle d’un nouvel humanisme déifié (ensemble nous sommes Dieu, au lieu de dire que nous sommes tous frères car enfants de Dieu), en fait d’une nouvelle alliance purement humaine s’opposant à l’« alliance nouvelle et éternelle » établie par le Christ. Dans une planète réduite à un village universel, où l’union de tous les hommes entre eux remplace l’alliance conclue par Dieu avec les hommes. Un village proche de l’île de l’Utopia (1516) de Thomas More : De optimo reipublicæ statu, deque nova insula Utopia (titre de l’édition définitive de 1518)…

     

    Un nouveau rêve de fraternité et d’amitié sociale

                François se place comme le continuateur de « l’esprit d’Assise » insufflé par Jean-Paul II et développe surtout son message contenu dans le Document sur la fraternité humaine pour la paix dans le monde et la coexistence commune ou Déclaration d’Abou Dhabi (2019), en contre-point du Discours de Ratisbonne (2006) de Benoît XVI. Le texte de l’encyclique laisse sous-entendre un rapprochement incongru entre la rencontre de saint François d’Assise avec le sultan Malik al-Kâmil et celle du pape François avec le grand Imam Ahmed el-Tayeb de l’Université al-Azhar du Caire.

                Se livrant principalement à des citations de lui-même dans un processus autoréférentiel d’une théologie « horizontale » très personnelle de la non-violence, il nous révèle aussi quelques-unes de ses sources d’inspiration, mélangées et hétéroclites comme dans son polyèdre :

                « Dans ce cadre de réflexion sur la fraternité universelle, je me suis particulièrement senti stimulé par saint François d’Assise, et également par d’autres frères qui ne sont pas catholiques : Martin Luther King, Desmond Tutu, Mahatma Mohandas Gandhi et beaucoup d’autres encore. Mais je voudrais terminer en rappelant une autre personne à la foi profonde qui, grâce à son expérience intense de Dieu, a fait un cheminement de transformation jusqu’à se sentir le frère de tous les hommes et femmes. Il s’agit du bienheureux Charles de Foucauld. » (286).

                Saint François d’Assise, qui voulait en fait convertir le sultan, serait certainement très étonné et peiné de voir son nom ainsi mêlé à des personnes si différentes de lui, utilisé pour promouvoir la mise en place du Nouvel Ordre Mondial, dans un discours plus proche de la Charte des Nations Unies et de la devise républicaine parodique de « Liberté, Égalité, Fraternité », que de l’Évangile et des vertus théologales de Foi, Espérance et Charité. Nous sommes bien loin du véritable esprit franciscain, qui se retrouve quelque peu trahi… Le pape nous livre en fait son propre I have a dream d’une mondialisation polyédrique et kaléidoscopique aux contours de boule à facettes de boîte de nuit et de miroir aux alouettes, parlant d’« un nouveau rêve de fraternité et d’amitié sociale » (6), de « désir universel d’humanité » (8), de « projet visant de grands objectifs pour le développement de toute l’humanité » (16). Rien de moins… Mais la Bonne Nouvelle du Christ n’est pas un doux rêve idéaliste ! La philosophie pratique du pape est progressiste, collectiviste, communiste et mondialiste, dénonçant pêle-mêle le nationalisme, le populisme et l’individualisme, l’égoïsme, la xénophobie, le racisme et tout refus de l’autre, contre l’injustice de la guerre et l’idée même d’une « guerre juste » (le ridicule « Jamais plus la guerre ! », 258), ainsi que contre la peine de mort qualifiée d’« inadmissible » (263). Quant à parler de « guerre sainte »…

     

    Un pacte éducatif global

                Le souverain pontife propose ainsi aux « héros de l’avenir » (202, sic !) un « pacte culturel » ou « pacte éducatif » global finalement plus politique et humaniste que vraiment spirituel : d’une « culture intégrale, participative et polyédrique ». En tout cas ces héros ne ressemblent guère à des résistants, à des chevaliers ou à des saints chrétiens !

                Cet étrange « pacte éducatif », reprenant en fait le « pacte mondial » de l’O.N.U. jusque dans son logo, devait être « activé » (c’est-à-dire ?) le 14 mai 2020 et l’a été le 15 octobre suivant (jour de la fête de sainte Thérèse d’Avila). Au-delà de simples réflexions sur les modalités et les finalités de l’enseignement, le pape prétend « éduquer le futur », nous dresser avec son « éducation intégrale et inclusive », comme si nous étions de petits enfants, au grand changement, à la révolution planétaire qu’il propose pour donner une cohérence au monde éclaté.

                Dans ce projet, les religions instrumentalisées ne servent plus au culte de la divinité et au salut des croyants mais ce sont « les religions au service de la fraternité dans le monde » (chap. 8). Il y est plus question des droits que des devoirs religieux de l’homme, dans un vague déisme philanthropique à la mode « peace and love » et un renouveau de la « théologie de la libération ». Il ressort du document une idée vague et floue de ce qu’il entend par religions dont il propose une sorte d’ « internationale ». Pour ne donner qu’un exemple, y inclut-il aussi les Yézidis adorateurs du Diable présents en Irak ? En tout cas, il ne semble guère défendre le peuple chrétien, tant en Orient qu’en Occident, comme si le Christianisme qu’il représente se levait lui-même contre la Chrétienté. Les différences et les oppositions fondamentales entre les religions semblent gommées et les « discussions inutiles » (traduire par les « sujets qui fâchent »…) soigneusement évitées :

                « Le dialogue entre les croyants […] consiste aussi à éviter les discussions inutiles » (Déclaration d’Abou Dhabi).

     

    Où sont nos amis et nos ennemis ?

                Le lecteur, par ailleurs, ne peut être que d’accord avec le pape dans la dénonciation biblique de l’oppression et de l’exploitation du faible par le fort. Mais cela n’est que l’arbre qui cache la forêt. L’auteur (mais est-ce vraiment lui qui a tout rédigé ?[1]) apparaît surtout comme un donneur de leçons, assez bien-pensant et auto-satisfait, proposant en fait, derrière la condamnation de l’inégalité et de l’injustice entre les hommes, un manuel « fourre-tout » de gouvernance mondiale et supranationale (l’existence des Nations s’inscrit pourtant dans le projet divin). Mais à l’usage de qui ? Le ton est plutôt autoritaire, ne laissant paradoxalement guère de place au dialogue et à la discussion, comme si c’était une évidence que l’on ne peut être que d’accord avec ce discours unilatéral qui a choisi son camp.

                Certains théologiens, qui suivent cette vague, préviennent les critiques éventuelles contre cette encyclique en établissant une différence entre une visée « pastorale », invitant à la réflexion et surtout à l’action, et une affirmation « doctrinale » de la foi catholique, entre des mesures « situationnistes » préconisées ici et maintenant et des principes immuables. Mais le problème ici est justement qu’il ne s’adresse pas particulièrement aux fidèles catholiques et qu’il ne semble même pas défendre l’Église, dont il a la charge, ses intérêts et son héritage. Le but ultime est-il de proclamer la vérité et de sauver les âmes, dans une saine et salutaire « fuite du monde », ou bien de vouloir à tout prix le changer et le sauver ? Le monde, de toute façon et quoiqu’on puisse faire et en dire, court inéluctablement à sa perte et entraîne avec lui les hommes en Enfer.

                Une autre façon de prévenir les critiques et de s’avancer masqué est de ne pas dire clairement les choses, de parler en creux, d’oublier opportunément, d’avoir un discours général, consensuel et bienveillant qui ne mange pas de pain (qui va dire spontanément et ouvertement qu’il est pour la guerre et la haine, le mépris et la destruction de l’autre, contre tout dialogue et accueil ?), de culpabiliser les croyants traditionnels et les braves gens, de ne pas nommer l’ennemi. On dira que le texte dénonce les ravages du (néo)libéralisme sauvage pensant au seul profit d’une élite corrompue au détriment du respect et du bien-être des individus. Mais pour proposer quoi à la place ? Le remède ne serait-il pas alors pire que le mal ? Quelles applications concrètes à donner à ses préconisations ? Avec quel sens politique et quelles démarches diplomatiques ?

                La pensée de l’encyclique - écrite dans l’esprit d’une conciliation et synthèse impossible ici-bas et proche du « en même temps » macronien - est en fait plus complexe qu’elle n’apparaît au premier abord et il est aisé de défendre tel ou tel point de vue selon les citations que l’on choisit ; ce qui laisse le lecteur honnête et sérieux souvent perplexe et dans le désarroi. Elle est à prendre dans son ensemble, en cherchant à comprendre quelle est sa véritable inspiration et quelle est sa visée finale, au-delà des affirmations d’ordre général, souvent assez confuses et contradictoires. On y trouve même parfois des injonctions paradoxales. De toute façon le recensement des éloges qui sont faits de cette encyclique est largement plus révélateur que celui des critiques. De tels soutiens et amitiés peuvent évidemment poser problème aux Catholiques honnêtes.

     

    Tour de Babel ou Jérusalem céleste ?

                Cette marmelade immangeable de vœux pieux, de projections idéalisées et de fausses solutions adéquates et justes, toute dégoulinante de bons sentiments et de belles paroles, ne donne pas ce qu’elle promet et endort son lecteur pour lui faire prendre des vessies pour des lanternes et avaler les couleuvres de cette « fraternité universelle » syncrétiste et totalitariste. Le dialogue interreligieux et l’unité des Chrétiens évoqués à la fin ne peuvent pas se faire ainsi et ne doivent se concevoir que par le haut et par le centre, au niveau des principes métaphysiques et de la pratique fervente de la prière, et non par un hypothétique front commun uni de tous les croyants dans une démarche de propagande politique terrestre, voire de messianisme inversé. Dans une confusion entre Dieu et César. Aux avant-postes des barricades. Disons-le clairement : l’Évangile n’est aucunement un projet de société terrestre et « mon Royaume n’est pas de ce monde ». Ce qui importe le plus c’est l’obtention de la vie éternelle dans l’au-delà plus que le bonheur sur terre ici-bas. Par ailleurs, pour ne donner qu’un exemple, le paradis terrestre promis par l’idéologie communiste s’est vite transformé en cauchemar et en enfer. La Jérusalem de l’Apocalypse est céleste, descendant d’en-haut, non pas construite de la main de maçons humains. Ce qui est posé ici est la base en fait d’une nouvelle religion parodique et universaliste, n’ayant plus aucun rapport avec la vraie Église catholique traditionnelle.

                Au-delà d’une série assez hétéroclite de simples réflexions, humaines et trop humaines, sur la société (post)moderne, qui peuvent souvent nous sembler banales, naïves voire assez médiocres, cette encyclique « pacifiste » et « Droit-de-l’Hommiste », immigrationniste et étrangement islamophile, fonctionne en fait comme une véritable machine de guerre contre l’idée de Nation annonçant soi-disant des temps meilleurs, alors que nous savons ce qui nous attend si nous ouvrons les saintes Écritures. L’important n’est souvent pas trop ce qui est dit que ce qui est passé sous silence. Ce polyèdre loué, ce « magnifique polyèdre » coloré étrangement structuraliste et déconstructiviste, n’est-il qu’un simple assemblage s’enrichissant des différences (alors même que le pape minimise ou tait justement, devenu curieusement islamo-gauchiste, de très importantes différences, notamment entre le Christianisme et l’Islam…) ou une véritable tour de Babel orgueilleuse, finalement vouée à la confusion et à la destruction ? Car vers où vont converger ses différentes facettes permettant un certain relativisme, quelle est leur unité, leur lieu, leur cohérence, disons-le leur centre ? Dans la logique catholique, cela devrait être la Personne du Christ - par Lui, avec Lui et en Lui - mais celui-ci est ici la plupart du temps tragiquement absent du discours papal, en tout cas pas au centre de son projet qui paraît finalement assez racoleur et démagogique. Loin de la perspective d’une maison commune aux portes béantes et d’un espace ouvert sans aucunes frontières morales et doctrinales, nous ne serons sauvés que par l’adhésion à Jésus qui a, rappelons-le, opportunément chassé les marchands du Temple :

                « Il est écrit que la maison de mon Père est appelée une maison de prière. Et vous, vous l’avez transformée en un repaire de brigands ! » (Mt 21, 13).

                Mais qui est encore « dévoré par le zèle de la maison divine » et qui sont aujourd’hui ces brigands ? Ceux-ci sont tout-puissants dans le monde actuel et François, tout pape qu’il est, ne peut pas faire grand-chose pour y remédier. La fin de l’Apocalypse résume parfaitement la situation où il ne s’agit nullement de changer collectivement le monde mais de pratiquer individuellement la justice et de se sanctifier, pour avoir le droit d’entrer dans la cité céleste d’où seront rejetés tous les « brigands » dans « les ténèbres extérieures » :

                « Que celui qui est injuste soit encore injuste, que celui qui est souillé se souille encore ; et que le juste pratique encore la justice, et que celui qui est saint se sanctifie encore. […] Heureux ceux qui lavent leurs robes, afin d’avoir droit à l’arbre de vie, et d’entrer par les portes dans la ville ! […] Dehors les chiens, les enchanteurs, les impudiques, les meurtriers, les idolâtres, et quiconque aime et pratique le mensonge ! » (Ap 22, 11 et 14-15).

     

    Jean-Marc Boudier

     

    [1] On a pu trouver une partie de son inspiration auprès du P. Bruno-Marie Duffé, secrétaire du dicastère pour le servie du développement humain intégral (sic !), de même qu’une des contributions à Laudato si’ serait le « théologien de la libération » Léonardo Boff, prêtre défroqué et ancien Franciscain.

     

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  • "En tuant le silence, l'homme assassine Dieu" (cardinal Sarah)

               L’ouvrage La force du silence. Contre la dictature du bruit[1] est composé principalement de méditations sur le silence spirituel qui apparaissent comme un cri d’amour pour la vie contemplative et la tradition ecclésiale et un cri de guerre contre le monde moderne qui cherche par tous les moyens à faire taire et disparaître ce « lieu sacré » de rencontre avec Dieu, ce silence expérimenté comme « présence réelle » et non comme absence. Ce livre, qui sonne le signal d’alarme face au vide existentiel de nos vies et de nos sociétés, est construit autour d’un dialogue, qui peut paraître souvent factice, avec l’écrivain Nicolas Diat et, à la fin, avec aussi le prieur de la Grande Chartreuse, dom Dysmas de Lassus. Quelques redites apparaissent aussi parfois au cours de la lecture, mais cela n’est pas bien grave.

             C’est le silence même de l’Esprit Saint - à la fois feu, source et souffle - que trouve le prophète Élie à la sortie de la caverne de son cœur, sur le « haut refuge » de la montagne sacrée de l’Horeb : kol demamah dakka (le son d’un silence subtil). Il faut donc savoir se taire pour écouter Dieu de nouveau. L’auteur écrit ainsi contre le bruit incessant qui empêche le recueillement intérieur :

                « Le bruit est un viol de l’âme, le bruit est la ruine « silencieuse » de l’intériorité. L’homme a toujours tendance à rester à l’extérieur de lui-même. Mais il faut sans cesse revenir vers la citadelle intérieure.

               Ce bruit, nous le découvrons de manière douloureuse lorsque nous choisissons de nous arrêter pour entrer en prière. Souvent, un grand brouhaha colonise notre temple intérieur. Le monde moderne a multiplié les bruits les plus toxiques qui sont autant d’ennemis virulents contre la paix du cœur. » (p. 129).

               On sent de la part de l’auteur une volonté de partager sa propre expérience intime mais aussi de s’enraciner dans la tradition et de conforter son vécu par le témoignage d’autres auteurs spirituels ; ce qui se manifeste par de très (trop ?) nombreuses citations judicieusement choisies. Cela correspond aussi peut-être de sa part à une volonté pédagogique. En tout cas, le cardinal parle clairement et simplement, avec autorité et avec la force de l’évidence plus que par des raisonnements savants et des grandes démonstrations philosophiques ou théologiques.

               Il est intéressant de voir un personnage important de l’Église revenir à la source de la vie évangélique en recherchant le silence des murs monastiques. Il donne ainsi une grande place au désert silencieux des Chartreux (« Cartusia nunquam reformata quia nunquam deformata »), mais fait souvent allusion aussi à l’oraison silencieuse du Carmel. Dans son Cantique spirituel, saint Jean de la Croix parle ainsi de « musique de silence » (« música callada »)  qu’entend l’âme unie à Dieu. On sait de même l’importance pour les moines du « grand silence » de la nuit.

                On trouve ainsi une forte et courageuse critique du monde actuel « à l’activisme effréné » (p. 237), il faut le reconnaître assez inhabituelle de la part d’un prélat romain, mais aussi de l’Église catholique qui est malheureusement souvent tentée de vouloir suivre la marche du monde vers l’abîme.

                Pour ce qui est du triste état dans lequel se trouve la société, nous nous permettons de recopier ces longs passages d’une grande lucidité donnant l’ « état des lieux » :

                « Notre monde n’entend plus Dieu car il parle continuellement, à un rythme et à un débit foudroyants, pour ne rien dire. La civilisation moderne ne sait pas se taire. Elle soliloque encore et toujours. La société postmoderne refuse le passé et regarde le présent comme un vil objet de consommation ; elle envisage l’avenir à travers les rayons d’un progrès presque obsessionnel. Son rêve, devenu une triste réalité, aura consisté à enfermer le silence dans un cachot humide et obscur. Il y a désormais une dictature de la parole, une dictature de l’emphase verbale. Dans ce théâtre d’ombres, il ne reste qu’une blessure purulente de mots mécaniques, sans relief, sans vérité et sans fondement. Bien souvent, la vérité n’est plus qu’une pure et fallacieuse création médiatique corroborée par des images et des témoignages fabriqués.

                Dès lors, la parole de Dieu s’efface, inaccessible et inaudible. La postmodernité est une offense et une agression permanentes contre le silence divin. Du matin au soir, du soir au matin, le silence n’a plus aucun droit ; le bruit veut empêcher Dieu lui-même de parler. Dans cet enfer du bruit, l’homme se désagrège et se perd ; il est morcelé en autant d’inquiétudes, de fantasmes et de peurs. Pour sortir de ces tunnels dépressifs, il attend désespérément le bruit afin que ce dernier lui apporte quelques consolations. Le bruit est un anxiolytique trompeur, addictif et mensonger. […] » (p. 86-87) ;

                « L’existence moderne est une vie arc-boutée, entièrement construite sur le bruit, l’artifice et le refus tragique de Dieu. De révolutions en conquêtes, d’idéologies en combats politiques, de volonté effrénée d’égalité en culte obsessionnel du progrès, le silence est impossible. Pire, les sociétés transparentes vouent une haine implacable au silence conçu comme une défaite abjecte et rétrograde » (p. 268).

                Mais là où l’auteur se montre le plus virulent et le plus courageux dans son constat accablant, au risque certainement de se mettre dans une situation fort délicate et même de se faire recadrer par sa hiérarchie, est lorsqu’il critique l’état fort détérioré de la liturgie dans nos églises, d’ailleurs de plus en plus dépeuplées ; ceci expliquant certainement en partie cela. Il appelle ainsi de ses vœux à une « resacralisation » de la liturgie catholique qui est malade ; avec notamment la nécessité que le prêtre et les fidèles soient, pendant la messe ou du moins sa partie centrale, « tournés vers le Seigneur », vers l’Orient spirituel (messe ad orientem). Le cardinal Sarah, dans sa charité fraternelle, a des mots très durs pour certains de ses confrères qui ne montrent plus le bon exemple et entraînent le troupeau des fidèles dans de graves errements. Il évoque ainsi « le sacrilège et la profanation du corps du Christ dans ces gigantesques et ridicules autocélébrations » (p. 165) de la part de certains prêtres qui, ayant perdu le sens du sacré et du surnaturel, semblent se borner à un rôle de simples animateurs dans une dimension uniquement horizontale, humaine et autocentrée :

                « Observez le triste spectacle de certaines célébrations eucharistiques… Pourquoi tant de légèreté et de mondanité au moment du Saint Sacrifice ? Pourquoi tant de profanation et de superficialité devant l’extraordinaire grâce sacerdotale qui nous rend capables de faire surgir le corps et le sang du Christ en substance par l’invocation de l’Esprit ? […] des prêtres et des évêques qui se présentent en animateurs de spectacles et s’érigent en protagonistes principaux de l’Eucharistie. » (p. 191) ;

                « Or, les célébrations deviennent fatigantes car elles se déploient dans un bavardage bruyant. La liturgie est malade. Le symptôme le plus frappant de cette maladie est peut-être l’omniprésence du micro. Il est devenu si indispensable qu’on se demande comment les prêtres ont pu célébrer avant son invention… » (p. 201). 

                Si l’Église catholique peut ainsi perdre son âme dans un bavardage mondain et une agitation bruyante, nous ajouterions qu’elle s’est souvent compromise aussi dans de lourds silences coupables et des passivités injustifiables, objets de scandale pour les Chrétiens et pour le monde ; cette curieuse forme d’omerta, parfois même maffieuse, apparaissant comme une parodie du vrai silence spirituel dont il est question ici.

                Le cardinal Sarah nous semble tout à fait juste dans sa critique positive et sa dénonciation des abus, des dévoiements et des décadences pouvant être présents dans l’Église catholique fortement tentée par « une forme de logorrhée idéologique » (p. 263), mais il faudrait peut-être plus de clarté et de précision dans les propositions de solutions à apporter pour renverser la vapeur, revenir à une juste appréciation des choses. Si l’auteur semble pleinement assumer l’héritage de Vatican II, qui aurait été alors mal compris et appliqué (cf. p. 201, 239)[2], il en appelle pas moins à une réforme de la réforme quand-même[3] :

                « Mais voici mon espérance : si Dieu le veut, quand Il le voudra et comme Il le voudra, en liturgie, la réforme de la réforme se fera. Malgré les grincements de dents, elle adviendra, car il en va de l’avenir de l’Église. Abîmer la liturgie, c’est abîmer notre rapport à Dieu et l’expression concrète de notre foi chrétienne » (p. 206-207) ;

                « Une Église bruyante deviendrait vaine, infidèle et dangereuse » (p. 372).

                On notera ici, dans le premier passage cité, l’emploi du futur comme si le pontificat du pape François, apparemment surtout très engagé dans les affaires de ce bas monde, ne semble pas mettre en œuvre cette réforme attendue, alors même que

                « L’Église connaît aujourd’hui des épreuves extérieures et intérieures sans commune mesure. Il y a comme un tremblement de terre qui cherche à démolir ses fondements doctrinaux et son enseignement moral pluriséculaire. […] L’Église est violemment secouée par une apostasie générale dans les pays d’ancienne chrétienté. Elle souffre de l’infidélité des traîtres qui l’abandonnent et la prostituent. » (p. 346).

                Ces derniers mots sont très durs… Face à ces « traîtres », ces dangereux loups déguisés en agneaux, il est temps de « chasser les marchands du Temple » et l’ « abomination de la désolation » installée au sein même du sanctuaire. « Priez pour moi, afin que je ne me dérobe pas, par peur, devant les loups »[4], avait mystérieusement demandé, lors de son élection en 2005, Benoît XVI - lui-même très sensible aux questions relatives à la liturgie[5] - qui préface l’ouvrage et que cite à plusieurs reprises l’auteur. Nous nous permettons de conclure cette recension par un proverbe breton : « Sant Mikêl vraz a oar an tu d’ampich ioual ar bleizi-du » (« Le grand saint Michel sait la manière d’empêcher les loups noirs de hurler »).

     

    [1] Cardinal Robert Sarah (avec la collaboration de Nicolas Diat), La force du silence. Contre la dictature du bruit (Paris, Librairie Arthème Fayard/Pluriel, 2017 ; 1ère édition en 2016).

    [2] Il s’agirait alors de rendre la messe plus fidèle au souhait des Pères du Concile Vatican II qui par exemple, selon le cardinal Sarah, « n’a jamais demandé de célébrer face au peuple » (cf. sa tribune publiée dans L’Osservatore Romano en juin 2015). La célébration face au peuple est donc devenue une possibilité, pas une obligation. Cf. cardinal Sarah, « L’action silencieuse du cœur. Pour une juste interprétation de la volonté conciliaire », dans L’Homme Nouveau, n° 1594 du 4 juillet 2015 ; « Comment remettre Dieu au cœur de la liturgie », article paru dans Famille Chrétienne, n° 2002 du 23 mai 2016.

    [3] Au lendemain de la publication des considérations du cardinal Sarah sur le rituel de la messe, prononcées en ouverture du congrès international Sacra Liturgia qui s’est tenu du 5 au 8 juillet 2016 à Londres, le Saint-Siège a décidé de réagir pour faire taire les rumeurs de « nouvelles directives liturgiques » en préparation et qui pourraient entrer en vigueur dès la période de l’Avent : « Pas de nouvelles directives liturgiques prévues, ni changements au Missel romain […]. Certaines expressions du cardinal ont été mal interprétées, comme si elles annonçaient de nouvelles indications différentes de celles données jusqu’à présent dans les normes liturgiques et dans la parole du pape sur la célébration face au peuple et sur le rite ordinaire de la messe », assure le père Lombardi dans un communiqué paru le 11 juillet. Si le cardinal Sarah affirmait avoir reçu du pape François en personne la mission de préparer une « réforme de la réforme », le père Lombardi déclare qu’il est « préférable de ne pas utiliser » cette expression qui peut se révéler « souvent source d’équivoque ». Donc pas de « réforme de la réforme à l’ordre du jour en matière de liturgie », a insisté le Saint-Siège, tout en reconnaissant que « le cardinal Sarah s’est toujours préoccupé à juste titre que la messe soit célébrée avec dignité ». « On ne peut revenir en arrière, nous devons toujours aller de l’avant, toujours en avant, et celui qui revient en arrière se trompe ». C’est ce qu’a soutenu le pape François, dans la soirée du 7 mars 2015, à la sortie de la messe commémorative qu’il présidait 50 ans après la première messe en langue vernaculaire célébrée par Paul VI (1963-1978), à l’église romaine de « Tous les Saints ». On voit ici « progressisme » et « conservatisme » quelque peu se heurter.

    [4] C’est ce terme qu’a choisi aussi le journaliste Marco Politi dans son François parmi les loups (Points, 2016).

    [5] Lire ainsi de Joseph Ratzinger : Un chant nouveau pour le Seigneur. La foi dans le Christ et la liturgie aujourd’hui (Paris, Desclée-Mame, 2005).

     

    Article dans Famille Chrétienne

    Article dans L'Homme Nouveau

    Article dans Tu es Petrus